Les fresques de la chapelle d’Avalleur
Matéi Lazarescu
Matéi Lazarescu, artiste peintre et restaurateur de peintures murales, spécialiste français de la fresque ancienne, est «l’Inventeur » des fresques de la chapelle d'Avalleur. Il était venu présenter lors d'une conférence à Bar-sur-Seine, le dimanche 2 juin 2000, le fruit de ses travaux et de ses recherches.
« Avant tous travaux touchant le gros œuvre
d’un monument ancien, qu’il soit classé ou non, il faudrait pouvoir procéder à
une étude préalable des enduits muraux afin de connaître la présence éventuelle
de peintures ou décors muraux. Grâce à la municipalité de Bar-sur-Seine, cette
étude a pu être menée à bien en 1998. À la suite des travaux du regretté Jean-Michel
MUSSOT, Architecte en Chef pour la région des Bâtiments Historiques, l’habitude
de ces études préalable a été prise. Avalleur n’a pas dérogé à cette heureuse
initiative.
« Il faut savoir qu’en règle générale, la pierre du
gros œuvre était que très rarement exposé à la vue. À part la pierre blanche
calcaire de cette région qui était vue telle quelle, on enduisait les murs pour
égaliser, pour protéger l’œuvre brute, pour décorer aussi. L’économie de ces
époques de constructions faisait que les matériaux et leur transport étaient
chers. Certes la main d’œuvre coûtait moins cher. Le niveau de vie des artisans
était plus faible ; artisan du bâtiment car ce n’était pas les cas de certaines
professions à main d’œuvre hautement qualifiée et outillage spécialisé comme
l’orfèvrerie. Ce coût élevé des matériaux obligeait à des économies qui se
voient. Cela permet d’identifier presque sans coup férir un enduit ancien !
« L’enduit de surface des murs était composé de
chaux. C’est un matériau de synthèse. C’est à dire que l’on prend du calcaire
brut on le calcine, le déshydratant. On obtient un oxyde de calcium. Sur le
chantier on le mélange avec de l’eau, jusqu’à l’obtention d’un lait de chaux.
Cet enduit est, dans les endroits où la pierre fait saillie très mince. Il
servait donc à combler les intervalles entre les pierres, rendant les surfaces
plus ou moins planes. Puis, on badigeonnait pour blanchir, fournissant
éventuellement un support à des décors muraux.
« Dans la chapelle d’Avalleur, on trouve, dans la
travée centrale, un enduit de réparation beaucoup plus récent. C’est un enduit
de réparation posé sur le colmatage de deux anciennes ouvertures pratiquées
dans les murs nord et sud de la chapelle. On s’en aperçoit par la différence
d’appareillage des murs. Au XIXème siècle, deux ouvertures furent ainsi
pratiquées dans les murs de cette chapelle désaffectée, afin de pouvoir
traverser avec un charroi sans avoir à manœuvrer en marche avant ou arrière.
Rappelons que ce bâtiment servait jusqu’à presque la troisième partie du XXème
siècle de grange ! C'est peut-être aussi grâce à cette utilisation qu'elle fut
sauvée. Ces ouvertures furent re-maçonnées et recouvertes d’un enduit de
réparation. La date estimée de ces réparations serait 1860.
« Comme cet enduit de réparation recouvre toute la
partie basse de la chapelle, et qu’il est directement appliqué sur le gros
œuvre, on sait qu’il n’est pas d’origine puisqu’il recouvre les ouvertures
rebouchées.
« La partie la plus intéressante pour nous sera la
partie haute, en démarrant du niveau bas des fenêtres (ou glacis). Nous
trouvons à partir de là des restes de décors. Les chapiteaux gardent encore des
restes de polychromie. On aperçoit du rouge, du noir, …. Le noir est une teinte
dont il faut se méfier. En effet, après plusieurs siècles, ce noir est souvent
à l’origine une toute autre couleur. Ainsi, la transformation la plus classique
est celle des tons de carnation, les roses, qui deviennent gris voire noirs. On
soupçonne le blanc de plomb entrant dans leur composition d’être à l’origine de
ces changements. Mais le cinabre (teinte rouge vermillon), venant du mercure
peut lui aussi connaître de tels avatars. Le vert venant des résinâtes de
cuivre, est d’une couleur plus forte que celle obtenue par des terres vertes.
Mais, malheureusement il se transforme en noir aussi avec le temps.
« La démarche de faire ainsi des décors peints dans
un bâtiment est une démarche du pauvre. C’est celle de celui qui ne peut
s’offrir des mosaïques, des pierres nobles ou des marbres de couleurs
différentes. Nous en avons l’illustration ici notamment au niveau des pourtours
des fenêtres où les décors suggèrent une maçonnerie. Ces derniers ne sont pas
en très bon état. Les tons du deuxième bandeau en partant de l’ébrasement de la
fenêtre ont presque disparu. Mais le dessin rappelle l’appareillage de pierre
de la chapelle. On retrouve dans chaque motif une coupe d’un bloc de pierre (ou
claveau) des ogives.
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Le décor suggère une belle maçonnerie |
« On revient à l’aspect économique du bâtiment car la
peinture est beaucoup plus économique ; l’échafaudage étant en place pour
l’enduit, il le reste pour la peinture des décors qui ne prend que quelques
jours de plus. Cette démarche remonte au moins à la Rome antique.
« En peignant tout de suite sur l’enduit frais, on
fait de plus l’économie de colle dans la peinture. L’enduit frais (fresca en italien, qui a donné le mot
fresque) fixe en séchant les pigments du décor.
" La datation la plus probable
serait la première moitié du XIIIe siècle, si l’on s’en réfère au style.
C’est un décor simple qui est l’œuvre par contre d’un atelier spécialisé.
« Au triplet, on voit trois bandeaux. Le premier est
d’inspiration architecturale, le deuxième est plus estompé mais on devine des
palmettes et des sinusoïdes. Le troisième est à peine visible mais est une
variante du deuxième. Il n’a pas été beaucoup dégagé. Si les travaux de
conservation ne suivent pas immédiatement derrière, on expose ces peintures à
une dégradation rapide. Donc on ne dégage que le strict nécessaire. C’est à
dire ce qu’il faut pour classer, dater, afin obtenir des subventions le cas
échéant si le décor est intéressant. C’est le cas ici !
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Les trois bandeaux au triplet |
« Le motif essentiel de dégradation des fresques
est l’humidité. Le plus grave c’est surtout les variations de taux
d’humidité. Un mur passant de l’humidité à la sécheresse va se dégrader
beaucoup plus vite. Un mur humide va faire se dégrader les peintures. Mais, les
variations vont faire sauter des écailles de peinture qui seront ainsi
irrémédiablement perdues. Lorsque le mur sèche, il se produit une
cristallisation des sels contenus dans l’eau produisant localement des
augmentations de volume. Ils réagissent aussi avec les pigments de façon
irréversible.
« Ainsi, sur l’ensemble des murs, était peint un faux
appareillage. On le voit sur la gauche du chevet. L’imitation de la pierre est
ce que l’on appelle un faux appareil. Il est ici en jaune sur un enduit lui-même
jaune. Il est délimité par de faux joints blancs. L’assise est assez régulière.
Le but est de suggérer un appareil beaucoup plus savant et plus parfait qu’il
ne l’est en réalité. Il est légèrement plus grand que l’appareil réel sur le
mur du chevet mais de la même taille sur les voûtains. Imaginez l’ensemble de
la chapelle peint dans ce faux appareil, à l’exception des entourages de
fenêtres, probablement sous le glacis aussi.
« D’autres zones étaient aussi décorés. Ce sont les
nervures des voûtes et des formerets. Selon le profil des moulures, ils étaient
colorés de ton ocre rose, de rose, de rouge, de blanc et peut être de noir
(sous la réserve qu’il ne s’agisse pas d’un pigment transformé). Les clefs de
voûtes aussi étaient peintes. Cela permettait de les faire ressortir
visuellement par rapport aux voûtes et aux nervures, comme elles se révélaient
déjà du point de vue sculpture. Les autres travées présentent aussi des décors
restés en place surtout sur le mur nord. On les trouve autour des lancettes
(fenêtres) et sur les nervures des voûtes. Ils sont en deux bandeaux sur les
lancettes des murs gouttereaux (longitudinaux). Le chevet est, avec un décor en
trois bandeaux, le mur privilégié. On aperçoit aussi le faux appareil. Les
nervures étaient très colorées.
« Le but de ces décors était de souligner le
squelette du bâtiment. C’est à dire tout ce qui fait saillie. Cela permet une
lecture beaucoup plus forte de l’espace. Il y a ici trois travées, elles sont
soulignées dans le vrai sens du terme par des bandeaux rouges. Pourquoi rouge ?
Parce que c’est une couleur qui se voit de loin. Ces bandeaux rouges sont en
rubans plissés simples ou doubles, motif simple mais efficace du point de vue
décoratif.
« La deuxième lancette sur le mur nord offre un
décor presque hallucinatoire. Cela ressemble à des yeux. On retrouve le motif
de claveaux peints. Cela compose un motif en bandeau avec ce cercle
concentrique rappelant une iris, une pupille.
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Un décor presque hallucinatoire |
« Nous observons également des
bandeaux rouges qui délimitent ce premier motif autour de la lancette ainsi que
vers le faux appareil. C’est une manière très courante de travailler du VIIle
- IXe siècle au XIIIe - XIVe siècle. Le motif
à ruban plissé double se retrouve à Villenauxe-la-Grande, en haut des murs du
XIIIe siècle. Ce sont des motifs très simple mais qui sont réalisés
de manière très savante. Sur un arc, on trouve des motifs pyramidaux. Tout au
moins, des pyramides qui s’opposent par leur sommet. Ce motif affiche une
volonté de troisième dimension. On ne promène pas seulement un pinceau pour
peindre des espaces plats. On suggère un relief avec deux, trois, quatre
couleurs. En jouant sur l’intensité et la luminosité des unes et des autres, on
oppose des surfaces ombrées à des surfaces éclairées.
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Des motifs pyramidaux |
« Le plus bel exemple de bonne conservation se
trouve dans la troisième travée. On voit le faux appareil passé sous le motif.
Cela nous donne l’ordre d’exécution des motifs. Du plus simple au plus
précieux, du plus gros au plus précis. Dans cette travée, on retrouve un décor
sur les arcs formerets en ruban plissé.
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Des rinceaux faisant penser à des arabesques. Une influence liée aux contacts avec les Arabes en Orient ? |
« En fait, cela marche par voûtain. Chaque voûtain,
sur ses trois côtés, présente les mêmes motifs sur le fond des arcs. Sur l’un
de ces arcs, on aperçoit nettement, à travers le badigeon, un motif pyramidal.
Il faut toujours faire attention dans les bâtiments anciens à ces décors
fantômes qui apparaissent. Il y un décor ancien en dessous ! Ce sont soit les
pigments qui ont traversé les couches de badigeon, soit les charges
électrostatiques en présence. En effet, en variant d’un pigment à l’autre, des
poussières se sont accumulées dans des zones fortement électrisées.
La taille des sondages opérés par Matei Lararescu lors
de la campagne de fouille qu’il a menée est très modeste. Il ne faut découvrir
qu’une petite partie des fresques lorsqu’elles sont présentes, pour se rendre
compte de leur importance et les dater. Il faut en découvrir le moins possible.
De même, lorsque aucune fresque n’apparaît, les trous de sondage, réalisés
jusqu’à l’appareillage réel, doivent aussi être les plus petits possibles. Pour
une raison simple, c’est que si une intervention de sauvetage et de
restauration n’intervient pas tout de suite, il faut risquer le moins possible
pour les fresques, donc en découvrir le moins possible. Quant aux autres trous
jusqu’au mur, moins ils sont gros, moins ils gênent l’esthétique du lieu !
D'après le spécialiste qu'est Monsieur Lazarescu,
nous sommes là devant un ensemble exceptionnel de fresques qui mériteraient
d'être remises à jour. Mais ce travail ne peut se faire sans une restauration
préalable de la chapelle, tant de la toiture que des fenêtres, l'assainissement
du terrain ayant déjà été réalisé par la municipalité de Bar sur Seine à qui
appartient la chapelle. Révéler les fresques aux yeux de tous risquerait de les
condamner définitivement si toutes les conditions de préservation n'étaient pas
réunies.
Extrait d’une conférence donnée à Bar-sur-Seine le dimanche 2 juin 2000, résumé de Jean-Luc Stéphan
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