vendredi 17 mars 2017

Les peintures murales de la chapelle d'Avalleur



Matéi Lazarescu, artiste peintre et restaurateur de peintures murales, spécialiste français de la fresque ancienne, est «l’Inventeur » des fresques de la chapelle d'Avalleur. Il était venu présenter lors d'une conférence à Bar-sur-Seine, le dimanche 2 juin 2000, le fruit de ses travaux et de ses recherches.

« Avant tous travaux touchant le gros œuvre d’un monument ancien, qu’il soit classé ou non, il faudrait pouvoir procéder à une étude préalable des enduits muraux afin de connaître la présence éventuelle de peintures ou décors muraux. Grâce à la municipalité de Bar-sur-Seine, cette étude a pu être menée à bien en 1998. À la suite des travaux du regretté Jean-Michel MUSSOT, Architecte en Chef pour la région des Bâtiments Historiques, l’habitude de ces études préalable a été prise. Avalleur n’a pas dérogé à cette heureuse initiative.

« Il faut savoir qu’en règle générale, la pierre du gros œuvre était que très rarement exposé à la vue. À part la pierre blanche calcaire de cette région qui était vue telle quelle, on enduisait les murs pour égaliser, pour protéger l’œuvre brute, pour décorer aussi. L’économie de ces époques de constructions faisait que les matériaux et leur transport étaient chers. Certes la main d’œuvre coûtait moins cher. Le niveau de vie des artisans était plus faible ; artisan du bâtiment car ce n’était pas les cas de certaines professions à main d’œuvre hautement qualifiée et outillage spécialisé comme l’orfèvrerie. Ce coût élevé des matériaux obligeait à des économies qui se voient. Cela permet d’identifier presque sans coup férir un enduit ancien !

« L’enduit de surface des murs était composé de chaux. C’est un matériau de synthèse. C’est à dire que l’on prend du calcaire brut on le calcine, le déshydratant. On obtient un oxyde de calcium. Sur le chantier on le mélange avec de l’eau, jusqu’à l’obtention d’un lait de chaux. Cet enduit est, dans les endroits où la pierre fait saillie très mince. Il servait donc à combler les intervalles entre les pierres, rendant les surfaces plus ou moins planes. Puis, on badigeonnait pour blanchir, fournissant éventuellement un support à des décors muraux.

« Dans la chapelle d’Avalleur, on trouve, dans la travée centrale, un enduit de réparation beaucoup plus récent. C’est un enduit de réparation posé sur le colmatage de deux anciennes ouvertures pratiquées dans les murs nord et sud de la chapelle. On s’en aperçoit par la différence d’appareillage des murs. Au XIXème siècle, deux ouvertures furent ainsi pratiquées dans les murs de cette chapelle désaffectée, afin de pouvoir traverser avec un charroi sans avoir à manœuvrer en marche avant ou arrière. Rappelons que ce bâtiment servait jusqu’à presque la troisième partie du XXème siècle de grange ! C'est peut-être aussi grâce à cette utilisation qu'elle fut sauvée. Ces ouvertures furent re-maçonnées et recouvertes d’un enduit de réparation. La date estimée de ces réparations serait 1860.

« Comme cet enduit de réparation recouvre toute la partie basse de la chapelle, et qu’il est directement appliqué sur le gros œuvre, on sait qu’il n’est pas d’origine puisqu’il recouvre les ouvertures rebouchées.

« La partie la plus intéressante pour nous sera la partie haute, en démarrant du niveau bas des fenêtres (ou glacis). Nous trouvons à partir de là des restes de décors. Les chapiteaux gardent encore des restes de polychromie. On aperçoit du rouge, du noir, …. Le noir est une teinte dont il faut se méfier. En effet, après plusieurs siècles, ce noir est souvent à l’origine une toute autre couleur. Ainsi, la transformation la plus classique est celle des tons de carnation, les roses, qui deviennent gris voire noirs. On soupçonne le blanc de plomb entrant dans leur composition d’être à l’origine de ces changements. Mais le cinabre (teinte rouge vermillon), venant du mercure peut lui aussi connaître de tels avatars. Le vert venant des résinâtes de cuivre, est d’une couleur plus forte que celle obtenue par des terres vertes. Mais, malheureusement il se transforme en noir aussi avec le temps.



« La démarche de faire ainsi des décors peints dans un bâtiment est une démarche du pauvre. C’est celle de celui qui ne peut s’offrir des mosaïques, des pierres nobles ou des marbres de couleurs différentes. Nous en avons l’illustration ici notamment au niveau des pourtours des fenêtres où les décors suggèrent une maçonnerie. Ces derniers ne sont pas en très bon état. Les tons du deuxième bandeau en partant de l’ébrasement de la fenêtre ont presque disparu. Mais le dessin rappelle l’appareillage de pierre de la chapelle. On retrouve dans chaque motif une coupe d’un bloc de pierre (ou claveau) des ogives. 

Le décor suggère une belle maçonnerie
« On revient à l’aspect économique du bâtiment car la peinture est beaucoup plus économique ; l’échafaudage étant en place pour l’enduit, il le reste pour la peinture des décors qui ne prend que quelques jours de plus. Cette démarche remonte au moins à la Rome antique.

« En peignant tout de suite sur l’enduit frais, on fait de plus l’économie de colle dans la peinture. L’enduit frais (fresca en italien, qui a donné le mot fresque) fixe en séchant les pigments du décor. 

" La datation la plus probable serait la première moitié du XIIIe siècle, si l’on s’en réfère au style. C’est un décor simple qui est l’œuvre par contre d’un atelier spécialisé.

« Au triplet, on voit trois bandeaux. Le premier est d’inspiration architecturale, le deuxième est plus estompé mais on devine des palmettes et des sinusoïdes. Le troisième est à peine visible mais est une variante du deuxième. Il n’a pas été beaucoup dégagé. Si les travaux de conservation ne suivent pas immédiatement derrière, on expose ces peintures à une dégradation rapide. Donc on ne dégage que le strict nécessaire. C’est à dire ce qu’il faut pour classer, dater, afin obtenir des subventions le cas échéant si le décor est intéressant. C’est le cas ici !

Les trois bandeaux au triplet
 « Le motif essentiel de dégradation des fresques est l’humidité. Le plus grave c’est surtout les variations de taux d’humidité. Un mur passant de l’humidité à la sécheresse va se dégrader beaucoup plus vite. Un mur humide va faire se dégrader les peintures. Mais, les variations vont faire sauter des écailles de peinture qui seront ainsi irrémédiablement perdues. Lorsque le mur sèche, il se produit une cristallisation des sels contenus dans l’eau produisant localement des augmentations de volume. Ils réagissent aussi avec les pigments de façon irréversible.

« Ainsi, sur l’ensemble des murs, était peint un faux appareillage. On le voit sur la gauche du chevet. L’imitation de la pierre est ce que l’on appelle un faux appareil. Il est ici en jaune sur un enduit lui-même jaune. Il est délimité par de faux joints blancs. L’assise est assez régulière. Le but est de suggérer un appareil beaucoup plus savant et plus parfait qu’il ne l’est en réalité. Il est légèrement plus grand que l’appareil réel sur le mur du chevet mais de la même taille sur les voûtains. Imaginez l’ensemble de la chapelle peint dans ce faux appareil, à l’exception des entourages de fenêtres, probablement sous le glacis aussi.

« D’autres zones étaient aussi décorés. Ce sont les nervures des voûtes et des formerets. Selon le profil des moulures, ils étaient colorés de ton ocre rose, de rose, de rouge, de blanc et peut être de noir (sous la réserve qu’il ne s’agisse pas d’un pigment transformé). Les clefs de voûtes aussi étaient peintes. Cela permettait de les faire ressortir visuellement par rapport aux voûtes et aux nervures, comme elles se révélaient déjà du point de vue sculpture. Les autres travées présentent aussi des décors restés en place surtout sur le mur nord. On les trouve autour des lancettes (fenêtres) et sur les nervures des voûtes. Ils sont en deux bandeaux sur les lancettes des murs gouttereaux (longitudinaux). Le chevet est, avec un décor en trois bandeaux, le mur privilégié. On aperçoit aussi le faux appareil. Les nervures étaient très colorées.

« Le but de ces décors était de souligner le squelette du bâtiment. C’est à dire tout ce qui fait saillie. Cela permet une lecture beaucoup plus forte de l’espace. Il y a ici trois travées, elles sont soulignées dans le vrai sens du terme par des bandeaux rouges. Pourquoi rouge ? Parce que c’est une couleur qui se voit de loin. Ces bandeaux rouges sont en rubans plissés simples ou doubles, motif simple mais efficace du point de vue décoratif.

« La deuxième lancette sur le mur nord offre un décor presque hallucinatoire. Cela ressemble à des yeux. On retrouve le motif de claveaux peints. Cela compose un motif en bandeau avec ce cercle concentrique rappelant une iris, une pupille. 

Un décor presque hallucinatoire

« Nous observons également des bandeaux rouges qui délimitent ce premier motif autour de la lancette ainsi que vers le faux appareil. C’est une manière très courante de travailler du VIIle - IXe siècle au XIIIe - XIVe siècle. Le motif à ruban plissé double se retrouve à Villenauxe-la-Grande, en haut des murs du XIIIe siècle. Ce sont des motifs très simple mais qui sont réalisés de manière très savante. Sur un arc, on trouve des motifs pyramidaux. Tout au moins, des pyramides qui s’opposent par leur sommet. Ce motif affiche une volonté de troisième dimension. On ne promène pas seulement un pinceau pour peindre des espaces plats. On suggère un relief avec deux, trois, quatre couleurs. En jouant sur l’intensité et la luminosité des unes et des autres, on oppose des surfaces ombrées à des surfaces éclairées.

Des motifs pyramidaux
« Le plus bel exemple de bonne conservation se trouve dans la troisième travée. On voit le faux appareil passé sous le motif. Cela nous donne l’ordre d’exécution des motifs. Du plus simple au plus précieux, du plus gros au plus précis. Dans cette travée, on retrouve un décor sur les arcs formerets en ruban plissé.

Des rinceaux faisant penser à des arabesques.
Une influence liée aux contacts avec les Arabes en Orient ?
« En fait, cela marche par voûtain. Chaque voûtain, sur ses trois côtés, présente les mêmes motifs sur le fond des arcs. Sur l’un de ces arcs, on aperçoit nettement, à travers le badigeon, un motif pyramidal. Il faut toujours faire attention dans les bâtiments anciens à ces décors fantômes qui apparaissent. Il y un décor ancien en dessous ! Ce sont soit les pigments qui ont traversé les couches de badigeon, soit les charges électrostatiques en présence. En effet, en variant d’un pigment à l’autre, des poussières se sont accumulées dans des zones fortement électrisées.

La taille des sondages opérés par Matei Lararescu lors de la campagne de fouille qu’il a menée est très modeste. Il ne faut découvrir qu’une petite partie des fresques lorsqu’elles sont présentes, pour se rendre compte de leur importance et les dater. Il faut en découvrir le moins possible. De même, lorsque aucune fresque n’apparaît, les trous de sondage, réalisés jusqu’à l’appareillage réel, doivent aussi être les plus petits possibles. Pour une raison simple, c’est que si une intervention de sauvetage et de restauration n’intervient pas tout de suite, il faut risquer le moins possible pour les fresques, donc en découvrir le moins possible. Quant aux autres trous jusqu’au mur, moins ils sont gros, moins ils gênent l’esthétique du lieu !

D'après le spécialiste qu'est Monsieur Lazarescu, nous sommes là devant un ensemble exceptionnel de fresques qui mériteraient d'être remises à jour. Mais ce travail ne peut se faire sans une restauration préalable de la chapelle, tant de la toiture que des fenêtres, l'assainissement du terrain ayant déjà été réalisé par la municipalité de Bar sur Seine à qui appartient la chapelle. Révéler les fresques aux yeux de tous risquerait de les condamner définitivement si toutes les conditions de préservation n'étaient pas réunies. 


Extrait d’une conférence donnée à Bar-sur-Seine le dimanche 2 juin 2000, résumé de Jean-Luc Stéphan

mercredi 27 juillet 2016

Rumilly-lès-Vaudes. Son manoir, son église et ses mécènes



Ouvrage collectif

Sous la codirection de Marion Boudon-Machuel et Jacky Provence
ISBN 978-2-9546058-1-4

Cet ouvrage consacré à Rumilly-lès-Vaudes fait suite aux conférences qui y avaient été organisées par le Centre troyen de recherche et d’études Pierre et Nicolas Pithou. Elles s’inscrivaient alors dans le prolongement de l’exposition Le Beau XVIe siècle – Chefs d’œuvre de la sculpture en Champagne qui s’était tenue à Troyes, en 2009, en l’église Saint-Jean-au-Marché. Geneviève Bresc-Bautier et Marion Boudon-Machuel y avaient traité de la statuaire de l’église Saint-Martin et de sa symbolique, tandis que Jacky Provence avait abordé la question du mécénat au travers de l’action des notables troyens Jacques et Jean Colet.

Une publication portant sur Rumilly-lès-Vaudes ne saurait se limiter à ces sujets si elle prétend mettre en évidence les richesses patrimoniales qui y subsistent. Il a donc été décidé d’en élargir la thématique pour englober tous les aspects susceptibles d’attirer l’attention du visiteur découvrant les richesses de ce village champenois. C’est pourquoi il a été fait appel à Danielle Minois, la spécialiste du vitrail troyen, pour traiter des verrières de l’église, et à Florian Meunier pour en présenter l’architecture, complétant et approfondissant ainsi l’étude et la visite du monument. 

Enfin, il est apparu évident que le Manoir des Tourelles, emblématique du village, et qui fait sa célébrité, ne pouvait être absent de cette monographie. Cela d’autant plus que, par la concomitance de leur construction, par les relations existantes ou supposées entre leurs promoteurs et par les rapprochements stylistiques qu’ils permettent, les deux monuments sont difficilement dissociables. C’est bien sûr à Jean Daunay, infatigable historien et révélateur des richesses de Rumilly-lès-Vaudes, qu’a été confié le soin de présenter ce joyau de l’architecture du terroir de la Champagne méridionale. 

Ce livre est le fruit d’une nouvelle et riche collaboration entre la revue La Vie en Champagne, et le Centre Pithou. Que soient remerciés ici tous les auteurs, pour leur disponibilité et la qualité de leur travail, et tous les partenaires qui ont permis la réalisation de cet ouvrage, notamment la DRAC Champagne-Ardenne et le Conseil départemental de l’Aube.

Table :

- Jean Daunay (Société Académique de l’Aube), Le manoir des Tourelles à Rumilly-lès-Vaudes


- Florian Meunier (Docteur en histoire de l’art, Conservateur en chef du patrimoine), L’architecture de l’église de Rumilly-lès-Vaudes

- Marion Boudon-Machuel (professeure en histoire de l’art moderne, Université de Tours / CESR) La sculpture de l’église Saint-Martin de Rumilly-lès-Vaudes : une statuaire au service du lieu

- Geneviève Bresc-Bautier (Conservateur en chef du patrimoine, directrice honoraire du département des sculptures du musée du Louvre), Les apôtres de Rumilly-lès-Vaudes : les piliers de l’Église 

- Danielle Minois (Docteur en histoire de l’art), Les vitraux de l’église Saint-Martin

mercredi 11 mai 2016

Art et artistes à Troyes et en Champagne méridionale (fin XVe - XVIe siècle)

Sortie ce jour, 11 mai 2016


Prologue : La comptabilité des œuvres

Bruno DecrocqPatrimoine mobilier et sculpture en Champagne-Ardenne et dans l’Aube. Approche statistique

Première partie. L’artiste et le potentiel artistique 
(modèles, sujets d’inspiration, organisation)

Marie-Dominique LeclercLes graveurs champenois et leur influence potentielle sur l’art des XVIe siècle et XVIIe siècle

Laurence RivialeÀ la recherche du vitrail perdu. La légende de la Santa Casa de Lorette peinte sur le verre : la verrière de Dreux face à des exemples champenois et normands

Danielle MinoisLes peintres verriers à Troyes entre 1480 et 1560 environ

Jacky ProvenceLes potentialités artistiques d’une ville au service de l’Art éphémère : les entrées royales à Troyes

Florian MeunierLes architectes et maçons sur le chantier de la cathédrale de Troyes


Deuxième partie : Les « ymagiers » et leur oeuvre 

Raymond TomassonStatues de saint Éloi de la fin du XVe siècle en Champagne méridionale (Aube)

Julien MarasiLe Maître de Chaource, Jacques Bachot et Henri de Lorraine, évêque de Metz et seigneur usufruitier de Joinville

Geneviève Bresc-Bautier, Trois exemples de restaurations de sculptures champenoises du XVIe siècle

Marion Boudon-MachuelJacques Juliot et la sculpture du XVIe siècle : question de méthode

Ian WardropperLe sculpteur Dominique Florentin dans un contexte local, national et international

dimanche 20 décembre 2015

Le Sépulcre de Chaource, 1515 : la vidéo

Le Sépulcre de Chaource 1515


Cliquer sur l'image

Scénario :
Guy Cure
Jacky Provence

Texte :
Guy Cure
Pierre-Eugène Leroy
Jacky Provence

Image :
Corto Layus
Thibaud Provence

Son :
Thibaud Provence

Musique :
"Orgues de Chaource" - Géraud Guillemaud

Voix :
Pierre-Eugène Leroy

Montage de préfiguration :
Arnaud Rollin

Montage Final :
Thibaud Provence

Encadrement :
WEB3-DESIGN


Lien : https://www.youtube.com/watch?v=TBYCQCofV58

Production : Commune de Chaource - Centre Pithou


dimanche 24 mars 2013

Le vitrail en Champagne méridionale (4) : la verrière du Miracle des Billettes dans l'église Saint-Nicolas de Troyes (1563)

Verrière du miracle des Billette
Église Saint-Nicolas de Troyes
1563

La verrière du miracle des Billettes ou de la Sainte Hostie
dans l'église Saint-Nicolas de Troyes (1563)

  La verrière du miracle des Billettes à Saint-Nicolas de Troyes se détache à plus d'un titre de la série que l'on retrouve à travers la Champagne méridionale (voir : Le miracle des Billettes ou de la Sainte Hostie dans les vitraux de Champagne méridionale) :

- Elle fut posée en 1563, tandis que les autres le furent au cours des années 1540.

- Elle adopte un style très différent, d'esprit beaucoup plus Renaissance.

   Dans cette verrière, le décor de la Légende nous fait quitter le Paris du XIIIe siècle, ou plutôt du XVIe siècle, pour nous projeter dans un environnement antique, romain, avec des accents orientaux pour ce qui concerne la boutique de Jonathas, une tente au-devant de laquelle il tient son activité d'usure. Habillé à la mode turque, ce n'est pas seulement  le juif qui est identifié mais tout ennemi de la Foi.


  Si cette verrière n'entre plus dans le contexte d'une lutte purement dogmatique contre les préceptes de la religion protestante alors en pleine expansion dans la région dans les années 1540, s'opposant à la nature du pain et du vin que leur donne les catholiques après leur consécration à la messe, précédant et accompagnant les débats du Concile de Trente qui se tenaient alors, elle est posée à une période bien particulière, à la fin de la première guerre de religion qui secoua la région :
- Le 1er mars 1562, l'Est de la Champagne est frappé par le massacre de Wassy qui marque le début des Guerres de religion (voir : 1er mars 1562 : le massacre de Wassy).
- En avril, c'est la ville Sens, à l'ouest de la Champagne, qui est touchée par ces massacres.
- Le 24 août 1562, selon les chroniqueurs, au moins 130 protestants pour la plupart troyens sont massacrés à Bar-sur-Seine. Troyes y a participé activement en finançant l'expédition, et en y envoyant son artillerie et ses soldats.

  Haute de 5,65 m et large de 3 m, cette verrière est une grisaille pâle rehaussée de jaune d'argent. Elle est composée de 3 lancettes à 3 registres et un tympan à deux oculi et 3 écoinçons. La lecture du vitrail est beaucoup plus complexe que le dit Danièle Minois dans sa notice dans Les vitraux de Troyes, XIIe-XVIIe siècle [1]. Des restaurations et des ajouts en ont sans doute bouleversé l’ordre. J'en donnerai une lecture un peu différente.

  Voici le plan de lecture que je propose :



La question des donateurs

  Danielle Minois, dans sa notice, suivant celle du Corpus Vitrearum [2], donne pour donateur les familles Le Tartier, Marisy et Mauroy. 

  Les armoiries des Mauroy et Le Tartier figurent dans le registre inférieur, ou premier registre, de la lancette centrale, lui-même coupé en deux scènes.


Verrière du Miracle des Billettes
Église Saint-Nicolas de Troyes
Panneau central du registre inférieur (1)

 Dans la partie inférieure du panneau, deux donatrices sont représentées de façon traditionnelle, priant agenouillées, avec entre elles une enfant. Celle de droite peut être identifiée grâce à des armoiries : mi-parti les armes de la famille de Mauroy (d'azur au chevron d'or accompagné de trois couronnes ducales de même) et de la famille Le Tartier (de gueules, à un besant d'or ; au chef d'or, chargé de 3 molettes d'éperon de sable). 
 Une date figure au-dessus de ce panneau : MDCCCCII (1902), date d'une restauration.

 Charles Fichot donne une description différente de ce panneau, publiée en 1900 dans sa Statistique monumentale, avant par conséquent cette restauration de la verrière [3].  À la place de la donatrice de gauche, il y voit un donateur agenouillé devant son prie-Dieu, portant un blason associant les armes de la famille Le Tartier et de la famille Marisy (Parti, au I, de gueules au besant d'or, au chef d'or chargé de trois molettes d'éperon de sable ; au II, d'azur à six macles d'or posées 3, 2, 1). Derrière le donateur se tiendrait la donatrice agenouillée devant son prie-Dieu chargé des armes des Le Tartier et Mauroy. Entre les deux se tiendrait leur fille. 
   
  Les priantes sont tournées vers la gauche.

  Cette partie du panneau paraît bien antérieur à la verrière ; de toute évidence il s'agit d'un rajout.


Partie inférieure du panneau central du premier registre (1).
Verrière du Miracle des Billettes, église Saint-Nicolas de Troyes
 
 La partie supérieure de ce panneau représenterait la vocation religieuse d’une jeune femme. Accompagnée par sa mère, en arrière, et suivie de quatre autres jeunes filles (Charles Fichot, en 1900, n'en voyait que deux), toutes les jeunes filles tenant un cierge allumé, elle se présente au Christ sous le regard d’une religieuse, la supérieure de l’établissement religieux ?
  Sur une petite table à trois pieds couverte d'une nappe blanche, placée devant Jésus Christ, sont posés des fragments de chaînes d'or et bijoux qu'il montre du doigt : la scène semble signifier le renoncement de la jeune fille aux parures et vanités pour se consacrer au Christ.
 En arrière, sur une colonne, pend un écu aux armes modifiées de la famille des Le Tartier (au chef un château, ou une porte de ville, a remplacé les trois molettes d'éperon). Placé ainsi, en arrière, il montrerait le renoncement de la fille à son nom et à sa famille.
  Charles Fichot [3] décrit encore une bordure encadrant ce panneau ornée de médaillons avec une tête de chevalier, une tête de noble dame et un casque de profil à la visière levée qu'il interprète comme symbolisant la famille noble à laquelle la jeune fille appartenait. Cette bordure a disparu.

  De par son style, cette partie du panneau s'apparente beaucoup à la verrière, cependant sa dimension et son intégration à l'ensemble paraît manquer de cohérence. Un sérieux doute subsiste quant à savoir si cette partie du panneau appartient à la verrière d'origine ou non.


Partie supérieure du panneau central du premier registre (1).
Verrière du Miracle des Billettes, église Saint-Nicolas de Troyes.
  
 Une ancienne photographie, conservée aux Archives départementales de l'Aube montre un état de ce panneau avant sa restauration, sur lesquelles se retrouvent des éléments décrits par Charles Fichot. Les personnages masculin à droite ont été l'un modifié et l'autre supprimé, et au centre deux personnages féminins ont été ajoutés.

Arch. dép. Aube, Fonds Lancelot-Lebrun, 17 FI 07949

 Ces deux parties du panneau central du registre inférieur semblent bien être des rajouts, tout au moins la partie inférieure qui n'appartient pas au vitrail d'origine. De par leur taille ou leur style et leur composition, elles sont incohérentes au reste du vitrail.

 Faut-il en déduire que les donateurs représentés, les familles Le Tartier, Mauroy et Marisy, ne sont pas les donateurs de cette verrière mais que ces panneaux ont été ajoutés lors d'une restauration pour combler une lacune, un panneau manquant ? Charles Fichot évoque qu'il aurait pu s'agir d'un "magnifique ostensoir porté par deux anges et contenant la sainte hostie".  
 D'autres donateurs apparaissent dans cette verrière, de part et d'autre de ce panneau, à droite (2) et à gauche (3) du premier registre (ou registre inférieur). Leur intégration et leur cohérence dans cette verrière ne laisse aucun doute : ils apparaissent bien comme les véritables donateurs.

Panneau droit du premier registre (2)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  Le donateur est agenouillé devant un prie-Dieu sur lequel repose un livre. Sur ce prie-Dieu figurent des armoiries : d'azur au coq d'or. La famille ayant des armoiries s'approchant au plus près de celles-ci est celle des Boucherat ou Le Boucherat, bien qu'ici le coq ressemble plutôt à une poule se levant de son nid.

Détail des armoiries.
 Le donateur est présenté par deux personnages : saint Jean-Baptiste, présentant un livre et ayant à ses pieds l'agneau pascal, et saint Nicolas, avec à ses pieds le traditionnel baquet dans lequel se trouvent les trois enfants.
 Devant le donateur, au-dessus du prie-Dieu, sur une sorte d'écu accroché à la colonne quadrangulaire est représentée la Vierge sur un croissant.
En bas du panneau se lit une légende en latin que n'avait pas relevé Charles Fichot "Pro nobis pia mater mortis in hora".

Panneau gauche du registre inférieur (3)
Verrière du Miracle des Billettes de Saint-Nicolas de Troyes
  
 La donatrice représentée en priante n'est pas identifiée par ses armoiries. Elle est âgée et porte la coiffe traditionnelle des dames de la bourgeoisie de cette époque, le chaperon à bavolet. Elle est présentée elle aussi par deux personnages. Le premier est une sainte, un diadème d'or avec perles en tête,  qui porte au-dessus de la donatrice un petit crucifix d'or. Pourrait-il s'agir de sainte Marguerite d'Antioche ? Ayant perdu un de ses attributs principaux, le dragon, et représentée de façon plus conforme aux décrets du Concile de Trente, ce qui ferait un exemple très précoce de la réception de celui-ci à Troyes et dans le royaume. Le second personnage un saint évêque portant un livre au bras gauche sur lequel on lit un nom : S. FLEVRANT (Charles Fichot y lit S.FLEVRANTIN). Cette partie du vitrail a subi des restaurations ; Charles Fichot décrit l'évêque assis sur un trône décoré d'un énorme griffon doré. 

  Devant la donatrice, sur le pilastre, est représenté un bas-relief : le Calvaire, Jésus sur la Croix, avec à droite la Vierge et à gauche saint Jean.


S.FLEURANT
Détail du panneau  gauche du registre inférieur.
  Au-dessous du panneau se lit une autre légende en latin "Post mortem queso sis michi vitasalus" que Charles Fichot traduit par "Après ma mort, soyez, je vous en conjure, ma vie et mon salut."
 
 Ainsi, en examinant au plus près le registre inférieur de cette verrière, on peut en déduire qu'il est fort peu probable que ce soit des membres des familles Le Tartier et Mauroy ou  Marisy qui l'aient offerte, mais plutôt celle des Le Boucherat.

Le Miracle des Billettes

 Chaque panneau de l'histoire se divise en deux scènes, jouant sur la perspective et la profondeur de champ.


Panneau 4, arrière-plan


Détail du panneau gauche du registre central
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
    La femme de la paroisse de saint Médéric est tiraillée entre sa bonne et mauvaise conscience, représentées par un ange et un démon. 

Panneau 4


Le panneau (4) dans son ensemble
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  La femme est dans la boutique du juif usurier de la rue des Billettes, Jonathas. Elle conclut le marché sacrilège : qu'il lui rende la robe qu'elle lui avait apporté en gage afin de la revêtir pour les fêtes de Pâques, en échange de l'hostie qu'elle recevrait à la messe prochaine ; en prime, il lui donnerait quelques écus que l'on voit alignés sur son comptoir.

Panneau 5

Panneau central du deuxième registre (en 5)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
 Danielle Minois, suivant encore le Corpus Vitrearum, et comme Charles Fichot, voit dans ce panneau la célébration de la messe de Pâques au cours de laquelle l'hostie est consacrée.
  Cependant, en regardant plus attentivement la scène représentée, il paraît évident que cette scène sort du contexte de l'histoire du miracle des Billettes. Le personnage de droite portant un chapeau de cardinal nous met sur la voie : il porte une tiare papale, ce qu'avait remarqué Charles Fichot. Ainsi, le personnage agenouillé au centre de la scène est un pape. Il élève l'hostie, sur laquelle est imprimé un Christ en croix entre les silhouettes de Marie et de Jean ; au-dessus s'élève le Christ porté par deux anges surmonté de Dieu le père, rayonnant dans le ciel.
  Autour du pape se distinguent debout deux cardinaux et quatre évêques, et deux clercs en dalmatique et agenouillés

  La place d'une telle messe de Pâques, célébrée solennellement par le pape entouré de prélats, semble incohérente dans cette verrière, mais replacée dans le contexte troyen, une signification paraît évidente. Il semblerait que soit représentée ici la messe de l'institution de la Fête Dieu, célébrée par le pape troyen Urbain IV le 8 septembre 1264 à Orvieto, en présence d'une assemblée de prélats de l'Église (voir Le Vitrail en Champagne méridionale (3) ; le miracle des Billettes dans le vitrail champenois). 

  À noter, à droite de l'autel, derrière l'évêque, on aperçoit le visage d'un personnage moustachu qui ressemble fort à Jonathas. Qu'a voulu ici signifier l'auteur ou le commanditaire de la verrière ? Sa présence dans cette scène paraît énigmatique et bien symbolique, car il est difficile de penser que l'on accepte un juif dans le chœur d'une église, qui plus est dans un moment aussi solennel et sacré.

Panneau 6

Panneau droit du second registre (6)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  La scène principale montre la communion de la femme. En arrière-plan, au-dessus, nous la voyons en train de dissimuler dans sa robe l'hostie.

Détail du panneau droit du second registre (6)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
Panneau 7

Panneau central du 3e registre (7)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
 La femme apporte l'hostie à Jonathas qui, d'une main, lui remet quatre pièces d'or et de l'autre tient un couteau duquel il transperce l'hostie ; du sang jaillit de celle-ci. Derrière lui, son épouse semble terrifiée, levant les mains en l'air. Au bas, deux enfants dans la rue voient la scène ; celui de droite lève lui-aussi les bras au ciel. S'agit-il des enfants du Juif ?

 En arrière-plan, figurent deux scènes de la profanation de l'hostie par Jonathas : l'hostie transpercée par une lance et l'hostie mise à bouillir dans un chaudron s'élevant au-dessus de l'eau bouillante, imprimée d'un Christ en croix accompagné des silhouettes de Marie et de Jean, un Christ en croix s'élève au-dessus de l'hostie, indiquant encore la présence réelle du christ en l'hostie.

Détail du panneau central du 3e registre (7)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
Panneau 8

Panneau droit du 3e registre (8)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
 Tandis que Jonathas et sa femme discutent, assis, Jonathas tenant des deux mains sa bourse pleine de pièces d'or et ne prêtent plus attention à l'hostie, une femme nommée Martine, subtilise l'hostie du chaudron.

Panneau 9

Panneau gauche du 3e registre (9)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
    Martine remet à l'évêque de Paris l'hostie qu'elle a sauvé du chaudron, en présence du curé de Saint-Jean-en-Grève. En arrière-plan, deux gardes se sont emparés de Jonathas.

Détail du panneau droit du 3e registre (8)
L'arrestation de Jonathan
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes

Panneau 10 (oculus gauche du tympan)

Tympan : oculus gauche (10)
La condamnation de Jonathan par l'évêque de Paris
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  L'évêque de Paris a jugé Jonathas et l'a condamné au bûcher. Deux gardes s'emparent de lui et le conduisent hors du tribunal.

Panneau 11 (oculus droit du tympan)

Tympan : oculus droit (11)
Jonathan, sur un chariot de feu, est mené au supplice
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
Écoinçons : têtes d'angelots

Conclusion


 En plaçant la messe de l'institution de la Fête Dieu par le pape troyen Urbain IV au centre du vitrail, le concepteur du programme de la verrière donne tout son sens à celle-ci. Elle vient réaffirmer le dogme catholique de la transsubstantiation, commémoré par la Fête Dieu, une des plus combattues par les protestants d'alors, et "démontré" par des miracles tels que celui des Billettes dont les épisodes de la légende encadrent celui de la messe de l'institution de la Fête Dieu, fête fondée en 1264 par le pape troyen Urbain IV dans un contexte de lutte contre les hérésies et en particulier celle des Cathares.

 Cette légende est d'autant plus pédagogique qu'elle dénonce ceux qui contestent la présence réelle du corps du Christ dans le pain (au XIIIe siècle le Juif Jonathas, au XVIe siècle les protestants) et qu'elle désigne leur sort, leur condamnation par les hommes et par Dieu, le bûcher étant la préfiguration des flammes de l'Enfer.

 Cette verrière, placée au lendemain des massacres qui ont touché la Champagne ou ses marges en 1562, semble consacrer le triomphe du catholicisme et de ses dogmes fondamentaux sur ceux qui les contestent.

 Il est à noter que la famille Le Boucherat fut cruellement divisée au cours des guerres de religion et tout particulièrement au cours de ce début des années 1560. Au lendemain du massacre de Bar-sur-Seine, en 1563, Claude Le Boucherat, élu en l'Élection de Troyes, fut désigné comme suspect par le Parlement de Paris, accusé d'appartenir à la religion réformée et d'en être l'un des conseillers. Un mandat de prise de corps fut lancé contre lui.

 Dans le même temps, la famille comptait des religieux influents dont Nicolas, religieux à l'abbaye du Reclus, puis abbé de Cîteaux, docteur en Théologie de la Faculté de Paris et député au concile de Trente en qualité de Procureur-Général de son Ordre. 
Une raison de plus pour voir dans des membres de la famille Le Boucherat les donateurs de cette verrière, avec pour saint protecteur Nicolas ?
  

[1] Guides Arcantes, Champagne-Ardenne, Langres, Éditions Dominique Guéniot, 2012, p.119.
[2] Les Vitraux de Champagne-Ardenne. Corpus vitrearumParis, CNRS, 1992, p.260.
[3] Charles Fichot, Statistique monumentale du Département de l'Aube. Troyes, ses monuments civils et religieux, tome IV, Paris-Troyes, 1900, p.495-496.