mercredi 5 janvier 2011

Le Christ de Pitié de Mussy-sur-Seine



Le Christ de Pitié de Mussy-sur-Seine
 Le Christ « Piteux » ou de Pitié de Mussy-sur-Seine a été classé au titre de Monument Historique en 1978. C’est une statue de bois de 1,35 de haut sur 0.60 de large. Il avait été présenté lors de diverses grandes expositions : en 1971, au musée des Beaux Arts de Dijon dans « Le Christ de pitié, Brabant-Bourgogne : autour de 1500 » ; en 2009, à Troyes, en l’église Saint-Jean, dans « Le Beau XVIe. Chefs d’œuvre de la sculpture en Champagne ». En 2010, il est à Paris, aux galeries nationales du Grand Palais, à l’exposition « France 1500. Entre Moyen-âge et Renaissance ».


 C’est une œuvre exceptionnelle à plus d’un titre. Sur près d’une cinquantaine de sculptures figurant le Christ de pitié qui subsistent de nos jours dans le département de l’Aube, il est l’un des rares, sinon l’unique pièce majeure, à avoir été sculpté dans du bois, en l’occurrence, du chêne, ce qui le rapproche des œuvres appartenant aux « domaines bourguignons ». C’est en effet des Pays-Bas méridionaux qu’un modèle iconographique se serait fixé, dont l’exemple le plus représentatif serait le Christ de Pitié de Bruges et plus près, celui des Hospices de Beaune, daté des années 1470, et de provenance brabançonne. Ce modèle se serait rapidement diffusé depuis les terres des ducs de Bourgogne en Picardie, en Artois, et dans une moindre mesure en Normandie méridionale et en Bretagne. En Champagne méridionale, le thème connaît un grand succès et devient un véritable « standard » de la sculpture champenoise de cette fin du XVe et début du XVIe siècle.


 Fait remarquable, il porte une date et une inscription au revers sur la bordure du manteau « ¤ ANNO ¤ XV ¤ c ¤ IX ¤ PAR ¤ MOI ¤ l’inscription semble incomplète, il semblerait que le début et la fin en seraient effacés, cependant celle-ci est extrêmement précieuse car elle permet de dater de façon précise l’œuvre : 1509. Seule un autre Christ de pitié porte une date et la mention de donateurs, celui de Montreuil-sur-Barse (L'AN Vc XIX PHELIPPON CANTY ET REINE SA FEMME ONT DONEZ CEST YMAGE).


Inscription au revers du Christ de pitié de Mussy.

 Le Christ est représenté assis sur un tertre recouvert de sa tunique de pourpre. Il est presque dénudé, ne portant autour de la taille que le pagne, ou périzonium. C’est une étoffe blanche bordée de beaux liserés soigneusement peints.

Le Périzonium.
  Sa tête est ceinte d’une impressionnante couronne d’épines. Celles-ci lui percent la peau et le cuir chevelu, laissant des filets de sang couler depuis les plaies qu’elles ont faites jusqu’à son  torse nu ou le long de son dos.


  Une corde de chanvre s’enroule plusieurs fois autour de ses poignets, fixée par un gros nœud à peine serré. Elle retombe de chaque côté jusqu’au sol, cependant cassée à sa gauche. Le sol est matérialisé par des motifs qui évoquent une couverture végétale ; Véronique Boucherat pense que ce traitement serait celui  d'un imagier flamand, ce qui ne serait pas étonnant dans cette région de marches burgondo-champenoises. De ce côté, le bord du manteau semble aussi porter des inscriptions, cependant peu visible et que personne n'a relevées à ce jour.


  A ses pieds, un fémur et un crâne, et au revers une omoplate, laissent penser que le Christ est arrivé au lieu d’exécution ordinaire de Jérusalem, où s’amoncelaient les ossements des condamnés laissés à la vue de tous. Ce mont est le Golgotha, nom signifiant crâne. Le Christ vient d’en achever la montée, sa lourde Croix sur le dos. Il va connaître quelques instant de répits, après les souffrances qu’il vient d’endurer depuis son arrestation au jardin des Oliviers, le temps pour ses bourreaux de planter sa Croix entre celles de deux larrons qui vont subir la même peine que lui.
  La couronne d'épines et le manteau rappellent les humiliations subies. Ils avait été les instruments de dérision visant à ridiculiser celui qui était accusé de s’être intitulé « roi des Juifs. » Ils rappellent son procès, suivi de la flagellation. Présenté par ses accusateurs à Ponce Pilate, celui-ci lui posa la question : Es-tu le roi des Juifs ? à laquelle il répondit de façon affirmative : C’est toi qui le dit. De fait, c’est bien un roi qui nous est présenté, malgré les supplices qu’il vient de subir ; on ressent en lui une grande noblesse et bonté d'âme.
  La bouche entr’ouverte, montrant une parfaite dentition, les yeux légèrement clos par des paupières gonflées, les traits tirés, l’expression de son visage trahit l’épuisement, la douleur contenue et une triste résignation, voire une certaine inquiétude. Il semble contempler de loin la Croix qui se dresse et sur laquelle on va le clouer.


  Le crâne renvoie aussi à celui d’Adam et au péché originel. Le texte apocryphe du Livre d’Adam oriental raconte une légende que l'on rapportait à ce lieu.  Noé avait ordonné que, sous la conduite d’un ange, son fils Sem et son petit fils Melchisedek transportent les ossements d’Adam dans un lieu au centre de la Terre, le Golgotha. À cet emplacement, les quatre côtés de la terre s’ouvrirent formant une croix. Les ossements d’Adam y furent ensevelis et la Terre se referma. A cet endroit Christ rachetait par son sacrifice la faute d'Adam, celle d'avoir goûté d'un fruit de l'Arbre de la Connaissance, sacrifice réalisé sur la croix faite du bois de ce même arbre, assurant la Rédemption de l'Humanité avec l'instrument de sa chute.


Pour aller plus loin :


- Pierre Quarré, « Le Christ de pitié, Brabant-Bourgogne : autour de 1500 », catalogue de l’exposition, Dijon, musée des Beaux Arts, 1971, p. 26.


- Heinz-Hermann Arnhold, La sculpture à Troyes et dans le sud de Champagne entre 1480 et 1540 : style critique observations au maître de Chaource et de son périmètre, thèse de doctorat, Fribourg-en-Brisgau, en septembre 1992, Albert-Ludwigs-Universität (pdf en ligne : http://www.freidok.uni-freiburg.de/volltexte/1305/pdf/1_TEXT.PDF ).


- Christiane Prigent, Art et société en France au XVe siècle, Paris, Maisoneuve et Larose, 1999, p. 211 et p. 232-234.


- Véronique Boucherat, L’Art en champagne méridionale à la fin du Moyen-âge. Productions locales et modèles étrangers (v. 1485 – v. 1535), Presses Universitaires de Rennes, 2005, p. 65.


- Boudon-Machuel, notice dans le catalogue de l’exposition Le Beau XVIe : Chefs-d’œuvre de la Sculpture en Champagne, avril 2009, Paris, HAZAN éditions, p. 258-259.


- Geneviève Bresc-Bautier, notice dans le catalogue de l'exposition  France 1500. Entre Moyen-âge et Renaissance, Paris, RMN, 2010, p. 272.



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