samedi 30 juin 2018

La renaissance économique : le dynamisme des nobles-marchands de Troyes

Suite de https://troyes-champagnemeridionale.blogspot.com/2018/05/lascension-de-la-noble-bourgeoisie-de.html
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Extrait revu et corrigé de la conférence « Le Beau XVIe siècle à Troyes et en Champagne méridionale. La renaissance d’un pays » donnée le 9 novembre 2010 à la DRAC de Châlons-en-Champagne.
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Des Foires de Champagne disparues et des mutations urbaines

 Les familles marchandes troyennes, liées entre elles par des intérêts économiques renforcés par des alliances matrimoniales, n’avaient eu de cesse de réclamer aux divers souverains le rétablissement des Foires de Champagne, ayant encore en tête l’âge d’or de l’époque des comtes. Cependant, et malgré les concessions royales en 1510 et 1521, la prospérité ne revint pas avec celles-ci. Les marchands étrangers ne les fréquentaient plus, mêmes s’ils étaient encore nombreux à passer par Troyes. Troyes n’était plus qu’une ville de transit, dépendant beaucoup de l’activité lyonnaise.

Le jeu des échanges avait changé.

Les halles des foires avaient disparues au cours du XVe siècle ; au XVIe siècle, les marchands ne disposaient plus de lieux pour y exposer leurs marchandises. Les établissements religieux propriétaires de la plupart de celles-ci et dont les rentes ne rapportaient plus, les avaient concédées autorisant leur transformation en « hôtels » devenus ateliers d’artisans ou commerces au rez-de-chaussée et logements à l’étage, telles les « maisons aux serges », au nord de Saint-Jean (entre les actuelles rue Molé et rue Champeaux). La maison des Orfèvres symbolise bien cette mutation ne serait-ce de par son nom, la transformation de cet espace de Foires où se vendaient les textiles ; elle était l’une de ces anciennes « maisons aux serges ». Les serges étaient une spécialité anglaise au Moyen-âge, et calaisienne ; Calais ayant longtemps dépendu de l’Angleterre. C’étaient des étoffes de laines à côtes obliques.
La "Maison des Orfèvres" rebâtie sur une ancienne "maison des Serges"
Cl. J. Provence
Certaines de ces maisons étaient devenues des « hôtels » où logeaient des familles notables, telle l’ancienne « halle aux cordouans », ou hôtel de Chaumont, face à la « Belle Croix », où se vendaient à l’époque des Foires les cuirs.
Ancien hôtel de Chaumont
reconstruit au XVIe siècle sur les halles aux cuirs ou aux "Cordouans"
transformé depuis en "Maison du Tourisme" 
Dynamisme des Familles marchandes

 Les divers marchands interrogés dans les enquêtes menées par la chambre des comptes[1], en 1510, faisaient le constat de l'activité marchande et de la disparition des Foires de Champagne. Cette enquête nous apprend que ces marchands voyageaient beaucoup. Ils fréquentaient plus volontiers le Nord et l’Est, et en particulier la Flandre et l’Allemagne, que le Sud. 
En descendant la Seine, ils pouvaient aussi par Rouen gagner Anvers, où parvenaient les bateaux Portugais et Espagnols. Il y avait à Anvers une « nation de Troyes » et une trentaine de ces marchands fréquentaient la ville régulièrement. 
C’est surtout à Lyon que se rencontraient les marchands italiens. Moins nombreux étaient les marchands troyens de cette enquête qui reconnaissaient voyager dans le sud du royaume, et rares jusqu’en Italie. Les deux frères de Chaource, Nicolas et Oudin David faisaient partie de ceux-ci ; cependant, ils ne connaissaient pas les pays du Nord et n’avaient pas poussé plus loin que la Lorraine.

Nicolas de Pleurre était l'un des plus actifs des marchands interrogés. Il avait fréquenté l’Italie, la Normandie, l’Armagnac, l’Auvergne, le Limousin, l’Albigeois, l’Anjou, la Bourgogne, le Brabant, la Hollande et le Hainaut. Il échangeait cuir, peaux, huiles et safran, harengs, garance, vin, toiles, tapisseries et serges d’Aras, mercerie de Tournai. Il avait encore commercé avec Liège, Namur, Dinan, Maizières d’où il apportait laiton, plomb et dinanderie. Enfin, il était assidu des foires de Lyon.

L'espace marchand de François de Marisy

L'espace marchand de Jehan Menisson

L'espace marchand de Nicolas de Pleurre
Une seconde enquête réalisée en 1523 et 1524 et faite sur des marchands des autres villes de Champagne, Châlons, Chaumont, Bar-sur-Seine ou Bar-sur-Aube, confirmait la première.
L’Italie semblait encore délaissée et l’on se méfiait davantage des Italiens qu’ils rencontraient aux foires de Lyon. Ils fréquentaient les villes du Nord et de l’Est comme Anvers, Ypres, Bruges, Frankfort, Strasbourg, et les petites foires locales qui se tenaient à Troyes, Reims, Langres, Bar-sur-Seine ou Bar-sur-Aube. Un certain nombre se rendaient aussi à Paris et Rouen par la Seine, gagnant de là les ports du Nord. C’était d’ailleurs la route des blés de Champagne. 

Les édiles de la ville cherchèrent à s’assurer la liberté de circulation sur les routes conduisant à Troyes en rachetant les péages de la région et bien au-delà sur les routes commerciales se dirigeant vers le Nord : Châlons-en-Champagne, Reims, Laon ; vers l’Est : Vitry-en-Perthois, Chaumont ; vers l’Ouest, Sens ; vers le Sud, Dijon. En 1526, ils acquirent pour une somme considérable le péage du Vermandois ouvrant les routes vers la Flandre et Anvers. 

 Influences nordiques sur l’art de Champagne méridionale ?

La géographie que dessinait le commerce de ces marchands pouvait sans doute expliquer les influences certaines de l’Art venu du Nord et de l’Est dans la production champenoise, influences plus importantes dans le premier tiers du XVIe que celles venues d’Italie. Mais ce fait n’était pas nouveau. Les marchands troyens avaient-ils hérité de cette époque passée sous la domination bourguignonne une préférence pour le Nord et l’Est ? Rapportèrent-ils de leur voyages en Flandre ou en pays germaniques à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle des modèles gravés de Martin Schongauer, Israël van Meckenem, Dürer, Jacob Binck, Roger van der Weyden ou encore Lucas de Leyde qui inspirèrent bien des œuvres réalisées en Champagne tant dans le vitrail que dans la sculpture ? 


Les gravures de l'Apocalypse de Durer ont fortement inspiré les vitraux de la région ;
ici la verrière de Chavanges.  
Des artistes de l’Est ou du Nord s’installèrent même à Troyes. Nicolas Halins dit « Le Flamant » fut mentionné pour la première fois en 1494 ; il sculpta les modèles en bois des personnages qui furent réalisés pour la Belle Croix. Nous ne pouvons ignorer qu’il y eut aussi des modèles italiens qui inspirèrent les artistes champenois à la même époque. Cependant, ces influences ultramontaines semblent avoir eu beaucoup moins d’influence avant la seconde moitié du siècle.

Autres grandes sources de revenus.

Cette bourgeoisie marchande avait profité de la disparition ou de la ruine de petits seigneurs locaux pour racheter des terres et des seigneuries du plat pays, lorsque cette prise de possession ne se faisait pas dans le cadre d’une liaison matrimoniale. La production tirée de l’exploitation de biens acquis alimentait les marchés locaux et l’activité industrielle qui s’étaient redéveloppés, stimulés par une formidable croissance démographique.

Cette propriété foncière est importante dans le capital de ces « nobles-bourgeois » ; le cas de Simon de Sens est révélateur.

Les principales activités, le textile, et en tout premier lieu la draperie, la tannerie et le papier, étaient dynamisées par la croissance de la demande.

Aux productions troyennes traditionnelles telles que celles du cuir et de la tannerie,  s’ajoutèrent de nouvelles activités au cours du XIVe et XVe siècles, la papeterie et l’imprimerie. Dès 1380, Troyes vendait du papier jusqu’à Anvers. En 1493, la ville comptait neuf moulins et quatorze roues à papier.
La papeterie s'était par ailleurs diffusée sur le haut cours de la Seine ; on peut citer en ce début du XVIe siècle les moulins à papier de Bourguignons, qui appartenaient à la famille des Dinteville ou ceux de Villeneuve, en amont de Bar-sur-Seine, où s'est installé la maison "Champagne Devaux".



[1] Pour plus de détails sur cette enquête voir Michel Turquois, « Regard sur le commerce troyen au débu du XVIe siècle. Enquêtes de la cour des comptes auprès des marchands troyens, 1510 et 1523 », Le Beau XVIe siècle troyen, Troyes, Centre troyen de recherche et d’études Pierre et Nicolas Pithou, 1989, p.137-158.

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