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jeudi 3 mai 2018

Entre Moyen-Âge et Renaissance : le "grand remplacement" nobiliaire en Champagne méridionale


 Suite de https://troyes-champagnemeridionale.blogspot.fr/2018/04/la-champagne-meridionale-entre-1477-et.html

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Extrait revu et corrigé de la conférence « Le Beau XVIe siècle à Troyes et en Champagne méridionale. La  renaissance d’un pays » donnée le 9 novembre 2010 à la DRAC de Châlons-en-Champagne.

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   Vers 1200, Michel Belotte comptait pour le comté de Bar-sur-Seine un seigneur par village sauf ceux tenus par des seigneuries ecclésiastiques : sur 117 villages des confins burgondo-champenois qui faisaient l’objet de l’enquête il recensait une soixantaine de familles nobles (certaines se divisant en plusieurs branches : Chappes, Chacenay…).

   Au début du XIVe, il ne subsistait que vingt-cinq de ces familles et en 1400 plus que cinq. Seule la famille de Ville-sur-Arce parvenait de façon certaine à dépasser le seuil des années 1500. Les anciennes lignées s’étaient effacées au cours de ces trois siècles ; guerres et épidémies avaient eu raison de la majeure partie de ces familles.

    Cet effacement fut aussi le fait de leur ruine et de la vente de nombreuses seigneuries à des familles étrangères à la région, en particulier à des Bourguignons, ou le mariage de la dernière héritière avec un de ces seigneurs. Ainsi la famille de Chappes disparut vers 1376 ; Marguerite de Chappes, dernière héritière, s'était mariée à Pierre de Montagu, sire de Mâlain, chambellan du roi de France et du duc de Bourgogne. Ils vendirent vers 1396 à un autre bourguignon la seigneurie de Chappes :  Pierre d’Aumont, premier chambellan du duc Philippe le Hardi

Château de Chappes d'après Claude de Chastillon
   Erard Ier acheta la seigneurie de Polisy en 1321, qu'il laissa à son frère Jean. La famille poursuivit rapidement son expansion en Champagne méridionale.
   Jean de Blaisy, chevalier et chambellan du duc de Bourgogne acheta en 1391 d’Isabelle de Saint-Phal la terre de Villiers le Bois et ses biens à Etourvy
  A Chacenay, Aimé de Choiseul, conseiller et chambellan du duc Jean Sans Peur, épousa l’héritière, Claude de Grancey au début du XVe siècle ; celle-ci, en premières noces avait épousé Pierre d'Aumont, oncle de Jacques d'Aumont, sire de Chappes.  

Château de Chacenay, les Tours Sainte-Parise, porte méridionale de l'enceinte.  
   
Des héritières de familles ruinées avaient même pu épouser des roturiers ; ainsi  Jean Pate de Vougrey vendit une partie des terres de sa femme, de noble naissance. 
   D’autres lignées anciennes, sans complètement disparaître s’effacèrent sans que l’on ne sache ce qu’elles devinrent. Ainsi se substituaient à elles de nouvelles lignées seigneuriales. 
   On assista à une véritable colonisation bourguignonne, sous la protection des ducs. 
   Les ducs de Bourgogne installèrent des capitaines dans les principales places fortes de la région :
   - Jean de Dinteville à Bar-sur-Seine ;
   - Jacques d’Aumont, chambellan, à Chappes ;
   - La famille de Monstier prit en leur nom la défense de Chaource.
  
   D’autre part s’installèrent des familles venant de Lorraine ou du Nord : 
   - Les Créqui, famille d’origine Picarde s’implantèrent aux Riceys ;
   - Les Lenoncourt, branche cadette d’un des quatre « grands chevaux » de Lorraine, s’installèrent à Marolles-les-Bailly par détournement d’héritage. Solidement installée dans cette région, la famille donna quatre baillis à Bar-sur-Seine. La branche aînée donna de puissants ecclésiastiques dont deux cardinaux et un archevêque de Reims, Robert de Lenoncourt, qui couronna François Ier en 1515. 

Robert de Lenoncourt dans la tapisserie de la Présentation de la Vierge.
Il fut un grand mécène : il fit réédifier le portail de la basilique Saint-Remi ainsi que le tombeau du saint et la dota d'une série de tapisseries représentant la vie du saint. 

   A la disparition de Charles le Téméraire, ces nouvelles familles qui s’étaient rapidement et solidement implantées allaient rallier la cause royale et bénéficier de ses faveurs. Ainsi les Lenoncourt dans la région de Bar-sur-Seine, et plus encore celle des Dinteville. Jean III avait été bailli de Bar et de Troyes pour le duc de Bourgogne et le roi d’Angleterre ; son fils Claude exerça la même charge à Bar-sur-Seine. Il avait été surintendant des finances du duc de Bourgogne, conseiller et chambellan de Philippe Le Bon puis de Charles le Téméraire. Mort devant Nancy en 1477 aux côtés de ce dernier, il eut quatorze enfants. 
    Ralliés au roi de France, Louis XI, certains de ses fils auront ses faveurs : 
    -  Jacques, seigneur des Chesnets, Commarin, comte usufruitier et bailli de Bar-sur-Seine, capitaine de Beaune ;
   - Guillaume devint abbé de Montiéramey, siège repris ensuite par son cousin, Joachim puis son frère François, évêque d’Auxerre (1514-1530).
   - Gaucher Ier, seigneur de Dinteville, des Chesnets, de Polisy, Foolz, Bourguignons, Thennelières, Laubressel, Vanlay, Vallières, connu la plus belle ascension. Avec Philibert de Choiseul, il avait été un des rares nobles champenois à accompagner le roi en Italie. Entré très jeune au service de Louis XI puis à celui de François Ier, il avait cumulé de nombreuses charges tant en Champagne qu’à la Cour ; il y avait été le gouverneur du Dauphin François. Ses fils poursuivirent cette ascension familiale : 
   - François II, abbé de Montiéramey et Montier-la-Celle,ambassadeur de François Ier à Rome (1531-1532) et évêque d'Auxerre (1530-1554). 
   - Jean IV de Dinteville de 1522 à 1554, devint gouverneur de Charles duc d’Orléans ; il fut nommé ambassadeur en Angleterre en 1531, mort à Polisy en 1555 ; il était bailli de Troyes. C’est lui qui fit venir le Primatice et Dominique Florentin à Polisy pour l’édification de son château, écrin pour le célèbre tableau qu'il commanda à Hans Holbein.

Les Ambassadeurs de Hans Holbein le Jeune, 1533
double portrait de Jean de Dinteville et Georges de Selve
Londres, National Gallery 


   - Guillaume fut gentilhomme de la Chambre du roi, capitaine de Langres, gouverneur du Bassigny et bailli de Troyes ; 
  - Gaucher II, seigneur de Vanlay, de Vallières, Bourguignons, Laubressel fut capitaine de Bar-sur-Seine, gentilhomme de la Chambre du duc d'Orléans. En 1538, il s'exila en disgrâce à Venise. Il épousa en 1544 Louise de Coligny.

  Toutes ces familles nobles deviendront d’importants mécènes à la fin du XVe siècle et au cours du XVIe, comme par exemple :
   - Les de Monstier auxquels nous pouvons associer la mise au tombeau de Chaource : la chapelle sépulcrale de deux donateurs, Nicolas de Monstier, capitaine de Chaource, et Jacqueline de Laignes, sa femme qui se sont fait représenter priant.

Nicolas de Monstier et Jacqueline de Laignes
Chapelle du Sépulcre, église de Chaource


  - La famille de Dinteville, protectrice et mécène d'artistes, dont Dominique Florentin ou le sculpteur barséquanais Claude Bornot.

   Ces familles ont joué un rôle important dans le mécénat et la diffusion de l’art de la renaissance en Champagne méridionale.


Sources et bibliographie : 
  • Michel Belotte, La région de Bar-sur-Seine à la fin du Moyen-Âge, du début du XIIIe siècle au milieu du XVIe siècle. Étude économique et sociale, thèse, université de Dijon, 1973.
  • Laurent Bourquin, Noblesse seconde et pouvoir en Champagne aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994.

lundi 30 avril 2018

La Champagne méridionale entre 1477 et 1544 ; le temps de la reconstruction


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Extrait revu et corrigé de la conférence « Le Beau XVIe siècle à Troyes et en Champagne méridionale. La  renaissance d’un pays » donnée le 9 novembre 2010 à la DRAC de Châlons-en-Champagne.

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   De la disparition de Charles le Téméraire en 1477 à la campagne de Charles Quint en 1544, la province bénéficia d’un demi-siècle de paix relative. Certes, l’Empereur revendiquait le duché de Bourgogne et le comté de Bar-sur-Seine, au nom de l’héritage bourguignon, mais entre 1484 et 1525, le conflit allait se porter en Italie. La bataille de Marignan, en 1515, marquait l'engagement de François Ier, dès son avènement dans cette guerre en Italie. 

Pierre BontempsLa bataille de Marignan, tombeau de François Ier et de Claude de France (1549-1558), basilique royale de Saint-Denis.
La Champagne connut un répit salutaire, entrecoupé de quelques alertes, qui épargnèrent cependant la plus grande partie de la province.
En 1520, Robert II de La Marck, duc de Bouillon et prince de Sedan tenta de tirer parti de la rivalité entre le roi de France et l’Empereur pour s’émanciper de la souveraineté impériale. Pour empêcher que le conflit ne vienne à dégénérer et toucher le Nord de la province, François Ier envoya Bayard organiser la défense de Mézières. Au mois d’octobre 1521, les impériaux durent abandonner le siège[1].
Au cours de l’été 1523, une nouvelle incursion toucha le sud-est de la province. Des lansquenets pénétrèrent le Bassigny et ravagèrent la région de Langres. Ils furent repoussés par Claude de Lorraine, duc de Guise, à Neufchâteau sur la Meuse. 
Deux ans plus tard, le désastre de Pavie redonnait à la Champagne une nouvelle importance ; abandonnant ses rêves italiens, François Ier devait désormais songer à renforcer sa frontière de l’Est.

Ces quelques décennies de paix relative allaient profiter à la reconstruction et au redressement de la province.

Si l’économie locale avait considérablement été touchée pendant les nombreuses années des «Temps des malheurs », son potentiel n’en avait pas été détruit. Dans le Barséquanais, sur une même circonscription, le nombre de feux imposables passait de 399 en 1478 à 4872 en 1544. La seule ville de Bar-sur-Seine avait vu ce nombre de feux multiplié par trente[2]. Cet essor des feux reposait essentiellement sur une natalité exceptionnelle. Troyes passait de 23 000 habitants en 1520 à plus de 30 000 en 1570, faisant d’elle la cinquième ville du royaume.


Tant dans les villes qu’à la campagne, l’essor démographique avait pour corollaire une croissance exceptionnelle de la demande qui se traduisait par une véritable reconquête de l’espace. De nombreuses terres abandonnées, laissées en friches et reboisées naturellement furent remises en valeur. Dans la région de Chaource, les autorités comptaient près de 4000 arpents défrichés ; en 1502, 120 arpents étaient regagnés à Arelles, 100 arpents à Villemorien[3]. Profitant de la disparition ou de la ruine qu’avait connue la petite noblesse locale au cours de ces guerres et en faisant l’acquisition de terres, la bourgeoisie des villes participait à cet effort de reconstruction. L’exemple de Simon de Sens nous permet de nous rendre compte de son implantation dans toute la campagne environnante tant par la possession de terres et de têtes de bétail[4]. Il avait acquis terres et vignes entre 1493 et 1548. Elles constituaient plus de 45 % de sa fortune. Celles-ci étaient localisées tout autour de Troyes, sur 23 localités différentes, de la  porte du Beffroy au pays d’Othe, de la porte de Croncels à la région de Chavanges. Il possédait 163 moutons, tous situés en Champagne crayeuse, le troupeau le plus important, constitué de 133 têtes, se trouvait à Mesnil-Lettré.

De fait, la demande en bois, qui accompagnait cette nécessité d’augmenter les surfaces cultivées, dut être considérable. Villes, bourgs et nombreux villages étaient à reconstruire. La chute démographique et l'abandon des maisons, fermes et même villages sur la longue période des « Temps de malheurs » n’était pas sans conséquences sur l’état des bâtiments, constitués essentiellement de bois, de torchis et de chaume. Dans le monde rural, la reconstruction des villages est rendue lisible avec celle de leurs églises. Dans l’espace de la Champagne méridionale, la reconstruction totale de 109 églises et 205 reconstructions partielles furent recensées[5]


Bar-sur-Seine, incendiée en 1475, devait se relever de ses cendres. À Troyes, au début du XVIe siècle, les censiers ne manquaient pas de mentionner des maisons ruinées pour lesquelles rentes et censives étaient diminuées[6], et d’autres maisons reconstruites de neuf[7]. Le grand incendie de 1524 détruisit une grande partie de la ville ; il accéléra cette reconstruction. Menée dans l’ensemble de façon rapide, mais incomplète, elle montrait que le potentiel économique de la ville s’était rapidement reconstitué.

Parallèlement, Troyes était devenu un immense chantier religieux. Les travaux de la cathédrale reprirent vers 1452 et de façon plus importante à, partir des années 1480. Ils se poursuivirent pendant tout un siècle. Entre 1476 et 1481, les Cordeliers entreprenaient la construction de leur remarquable chapelle de la Passion ; au cours de la première moitié du XVIe siècle, ils faisaient rebâtir le cloître.  Toutes les églises de la ville furent l’objet d’importants travaux, en particulier Saint-Jean, Saint-Nicolas et Saint-Pantaléon, ruinées par l’incendie de 1524.

  • 1450 : reprise des travaux de la cathédrale ; ils se poursuivent pendant tout le XVIe siècle
  • 1476-1481: édification de la chapelle de la Passion au couvent des Cordeliers
  • Fin XVe et début XVIe : travaux d’agrandissement à l’église Saint-Jean ; 1524 : l’église Saint-Jean est détruite par le grand Incendie; elle est reconstruite au cours de ce siècle
  • Vers 1500 : début de la reconstruction de Saint-Nizier; elle se poursuit pendant tout le XVIe siècle
  • 1500 : début de la reconstruction du chœur de Sainte-Madeleine, puis en 1535 de la tour
  • Fin XVe : début de la reconstruction de Saint-Nicolas - 1524 : le grand incendie détruit Saint-Nicolas. La reconstruction commence en 1526
  • 1517 : début de la reconstruction de Saint-Pantaléon ; 1524 : le grand incendie détruit le chantier ; la reconstruction doit reprendre

Tous ces chantiers allaient entretenir et dynamiser une population importante vivant des métiers de la construction et de la création artistique, création qui ne pouvait se faire sans le retour d’une certaine prospérité. 



[1] Bourquin Laurent, Noblesse seconde et pouvoir en Champagne aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994, p.16.
[2] Michel Belotte, La région de Bar-sur-Seine à la fin du Moyen-Âge, du début du XIIIe siècle au milieu du XVIe siècle. Étude économique et sociale, thèse, université de Dijon, 1973, p. 250-251.
[3] Belotte, 1973, p.262.
[4] Turquois Michel, "En marge de l'inventaire après décès de Symon de Sens", Le Beau XVIe siècle, Troyes, 1989, p.87.
[5] LEROY Pierre-E., Histoire économique et sociale des églises de la Champagne Méridionale à la fin du Moyen-âge et au début des Temps Modernes, D.E.S.S, Travail dactylographié, [s.d.s.l.]  ; Beau Marguerite, Essai sur l'architecture religieuse de la Champagne méridionale hors Troyes, Troyes, 1991, p. 78-79.
[6] Arch. dép. Aube, 22 H 149*, f° 9 r°.
[7] Arch. dép. Aube, 22 H 149*, f° 229 v°.

mercredi 11 mai 2016

Art et artistes à Troyes et en Champagne méridionale (fin XVe - XVIe siècle)

Sortie ce jour, 11 mai 2016


Prologue : La comptabilité des œuvres

Bruno DecrocqPatrimoine mobilier et sculpture en Champagne-Ardenne et dans l’Aube. Approche statistique

Première partie. L’artiste et le potentiel artistique 
(modèles, sujets d’inspiration, organisation)

Marie-Dominique LeclercLes graveurs champenois et leur influence potentielle sur l’art des XVIe siècle et XVIIe siècle

Laurence RivialeÀ la recherche du vitrail perdu. La légende de la Santa Casa de Lorette peinte sur le verre : la verrière de Dreux face à des exemples champenois et normands

Danielle MinoisLes peintres verriers à Troyes entre 1480 et 1560 environ

Jacky ProvenceLes potentialités artistiques d’une ville au service de l’Art éphémère : les entrées royales à Troyes

Florian MeunierLes architectes et maçons sur le chantier de la cathédrale de Troyes


Deuxième partie : Les « ymagiers » et leur oeuvre 

Raymond TomassonStatues de saint Éloi de la fin du XVe siècle en Champagne méridionale (Aube)

Julien MarasiLe Maître de Chaource, Jacques Bachot et Henri de Lorraine, évêque de Metz et seigneur usufruitier de Joinville

Geneviève Bresc-Bautier, Trois exemples de restaurations de sculptures champenoises du XVIe siècle

Marion Boudon-MachuelJacques Juliot et la sculpture du XVIe siècle : question de méthode

Ian WardropperLe sculpteur Dominique Florentin dans un contexte local, national et international

samedi 29 décembre 2012

Le Vitrail en Champagne méridionale (3) ; le miracle des Billettes dans le vitrail champenois*.

Église de Bar-sur-Seine
Vitrail du miracle des Billettes
(vers 1542)

* Ce texte est en partie le résumé d’un article publié dans La vie en Champagne, « Le miracle de la Sainte Hostie dans les vitraux de Champagne », n° 25, janvier-mars 2001, p.31-40. Il est extrait d'une communication « Les vitraux en Champagne méridionale, une source d’Histoire » donnée le 13 octobre 2001 à une table ronde sur les sources d’Histoire en Champagne-Ardenne tenue à Ay, organisée par le Centre d’Études Champenoises, Université de Reims-Champagne-Ardenne, et d'une conférence donnée le 11 mars 2002 à l'Université Paris IV - Sorbonne, au séminaire d'Histoire moderne du Professeur Yves-Marie Bercé.


dans les vitraux de Champagne méridionale

Notre région conserve aujourd'hui un certain nombre de vitraux représentant le miracle de la Sainte Hostie ou des Billettes. Ce thème est relativement rare en France dans le vitrail ; il paraît exceptionnel de trouver encore au début du XXe siècle sept vitraux de ce miracle dans l'actuel département de l'Aube ; trois cependant ont aujourd'hui disparu ou sont dans un état très fragmentaire. De plus, leur homogénéité dans le temps est tout à fait remarquable, six de ceux-ci peuvent être datés du deuxième quart du XVIe siècle : à Longpré-le-Sec, la verrière aurait été réalisée entre 1540 et 1545 ; à Riceys-Bas nous pouvons trouver la date de 1549 ; à Bar-sur-Seine, il ne serait pas abusif de la dater du début des années 1540 ; les deux vitraux de la chapelle où il est placé sont datés de 1542. Seul celui du Saint-Nicolas de Troyes est plus tardif, posé en 1563.
Tous ces vitraux illustrent un même récit, plus ou moins développé, en fonction de la taille de la baie et des contingences matérielles auxquelles a dû se plier le verrier. Il est d’ailleurs remarquable que des verrières de Champagne méridionale soient entièrement consacrées à ce miracle des Billettes, contrairement aux autres que l’on trouve en France, où elles ne représentent que quelques scènes ; à Châlons-en-Champagne, dans l'église Saint-Alpin, le miracle des Billettes ne compose pas un sujet indépendant mais est inséré dans un programme, très intéressant au demeurant, consacré à l'Eucharistie.


Église de Riceys-Bas
Vitrail du miracle des Billettes
La communion
(1549)
 Un miracle parisien

Le thème développé dans ces vitraux s'inspire d'un miracle qui aurait eu lieu à Paris en 1290, sous le règne de Philippe IV le BelAlexis Socard [1] nous en a laissé le récit détaillé.

Un Juif, nommé Jonathan, usurier dans la rue des Billettes, avait prêté trente sols parisis à une pauvre femme de la paroisse de Saint Médéric qui lui avait laissé ses habits en gage. Proche de la fête de Pâques, la femme supplia le Juif de lui rendre ses habits, les seuls convenables qui lui restaient pour célébrer honorablement la fête. Jonathan les lui remit mais à condition qu'elle lui rapportât l'Hostie. Le jour de Pâques, la pauvre femme parvint à subtiliser l'Hostie qu'elle aurait dû consommer et l'amena au juif usurier qui lui remit une somme d'argent. Ce dernier s'acharna sur l'Hostie, la perça de coups de canif, la planta d'un clou avec un marteau, la flagella. Il la jeta alors au feu mais elle en sortit sans lésions, en voletant dans la chambre. Ensuite, le Juif chercha en vain à la découper avec un gros couteau de cuisine. Il la mit dans les latrines et la transperça d'un coup de lance. À chaque nouvelle torture, un ruisseau de sang coulait des plaies. Enfin il jeta l'Hostie dans un chaudron d'eau bouillante, l'eau se teinta de sang. L'Hostie s'éleva au-dessus du chaudron, surmonté d'un crucifix dans une mandorle rayonnante. L’image du Christ s’imprima sur le Pain sacré. Une femme, nommée Martine, passant par là, parvint à subtiliser l'Hostie au Juif et la remit au curé de sa paroisse de Saint-Jean-de-Grève. Le fils du Jonathan dénonça à des catholiques les méfaits de son père. Ce dernier fut conduit en prison, fit confession de ses actes et fut condamné à être brûlé vif. L'évêque baptisa sa femme et ses enfants. Sa maison fut rasée et on érigea une chapelle sur ses ruines, donnée aux Pères de l'hôpital Notre-Dame du diocèse au Châlons-en-Champagne [2].
L’histoire se passe au cours des fêtes de Pâques, commémorant la résurrection de Jésus Christ après qu’il ait subit la Passion. Le personnage mis en scène dans la légende est un topique, un Juif usurier. Jonathan, par les différents actes de profanation sur l’Hostie, réitère les outrages faits par ses ancêtres à Jésus-Christ. Pendant tout le XIIIe siècle s’était développée une dévotion particulière à la Passion du Christ. L’essor de cette dévotion se faisait simultanément avec la diffusion de l’image du peuple Juif déicide.


Église de Bar-sur-Seine
Vitrail du miracle des Billettes
Scène de profanation de l'hostie
(vers 1542)
Les vitraux dans leur contexte

Les vitraux de Champagne méridionale du miracle de la Sainte Hostie seraient tous réalisés dans la même décennie, les années 1540, hormis celui de Saint-Nicolas de Troyes. À cette date, le Juif identifie le Huguenot. Les chroniques de Nicolas Pithou sont ici essentielles pour comprendre l'attitude des protestants à l'égard du Saint-Sacrement. Nicolas Pithou fait entrer à Troyes les prémices de la réforme calvinienne en 1539, avec l'arrivée de Nicole Stiltere [3] qui avait obtenu une place de régent dans un collège troyen. Il faut cependant attendre 1550, dans un contexte général d'expansion du calvinisme en France, pour que Nicolas Pithou mentionne les premières réactions de protestants à l'égard de l'Hostie : refus de se prosterner au passage d'un prêtre portant l'Hostie à un malade, refus de se confesser et de recevoir le « Corpus Domini (qu'ilz appellent) [4] » en extrême onction, refus de reconnaître le Saint-Sacrement et la Fête Dieu ou Fête du Saint-Sacrement. L'idée que se font les calvinistes de l'Hostie est contenue dans une réplique faite au cours d'un dialogue, que Nicolas Pithou place en 1556, entre un moine Jacopin nommé André Maheu et son neveu Blaise Chantefoin qui désirait instruire son oncle de la nouvelle religion : « voyez donc (replica Chantefoin) quelle offence vous avez commise en cet endroict par le passé, monstrant et elevant de vos propres mains tant de foys que vous avez faict, un morceau de paste, cuit entre deux fers, que faulcement vous appelez Dieu, le faisant adorer au pauvre et simple peuple pour tel. Combien d'idolâtries exécrables avez-vous faict commettre ? [5] ». Nicolas Pithou ne cherche pas à développer des théories religieuses pour justifier le refus des calvinistes à reconnaître le Saint-Sacrement. Son propos est simple. La démonstration théologique est faite par Calvin qui, en 1536, a publié en latin sa première version de l'Institution chrétienne. Alors qu'il est à Strasbourg, où il organise la paroisse protestante, il rédige vers 1540 le Petit traité de la sainte Cène dans lequel il s'efforce de définir une doctrine concernant la présence réelle du Christ dans l'Hostie, question qui divisait aussi les protestants[6]. Pour Calvin, le pain et le vin ne deviennent à aucun moment le corps et le sang du Christ. Mais ils sont les moyens par lesquels le fidèle communie réellement avec la substance du Christ, c'est à dire la spiritualité et les dons, la force et les vertus. Ainsi, au cours de la Cène, le pain restait pain ; l'adoration d'un simple morceau de pain n'était qu'idolâtrie. Il est à remarquer que même si les mentions de Nicolas Pithou sont postérieures à la réalisation des vitraux du miracle des Billettes, le développement de la doctrine de Calvin ainsi que les progrès de l'Église réformée dans le royaume de France leur sont contemporains.
Cependant comment expliquer le développement spécifique de ce thème dans les vitraux de cette région d'influence troyenne ? Les profanations d’Hostie y avaient-elles été plus nombreuses ? La seule mention dans les archives de l'officialité à cette époque est une souillure par maladresse. En 1537, messire Pierre (le nom est laissé en blanc), prêtre à Bouy-sur-Orvin, donnant un jour la Communion à plusieurs habitants, avait posé les hosties sur une simple patène. Tandis qu’il présentait la Communion à une femme, celle-ci souffla si fort qu'une hostie tomba de la patène. Il fut désormais demandé au prêtre de mettre ses hosties dans un calice plus profond. Il eut cinq sols d'amendes[7]. En consultant des mémoires ou journaux de contemporains, les profanations sont tout aussi rares. Un cas, de quelques années postérieures à la réalisation de l'ensemble des verrières du miracle des Billettes, a marqué les Troyens. Le vol d’une coupe pleine d’Hosties, en 1551.
Le vitrail de l’église de Saint-Nicolas de Troyes est posé en 1563, soit une année après les violences qui secouèrent la région : persécutions des protestants à Troyes, massacre de Wassy (1er mars 1562), massacre de Sens (7 avril 1562) et massacre de Bar-sur-Seine (24 août 1562). Il répond là encore à un contexte particulier.
Ainsi travers du juif profanateur de l’Hostie, sans qu’il n’y ait eu dans la région d’outrage notable analogue à ceux représentées dans les vitraux, les calvinistes étaient clairement identifiés. Leur refus de la conception catholique trouvait ici une réplique sans appel.


Église de Riceys-Bas
Vitrail du miracle des Billettes
Scène de profanation de l'hostie
(1549)
La réponse catholique

La réponse catholique à la conception calvinienne de l'Hostie se fait par l'intermédiaire des confréries et en particulier des confréries du Saint-Sacrement. La plus active et peut-être la plus ancienne de toutes est celle de Saint-Urbain. Certains auteurs la font remonter à l'époque d’Urbain IV. Tout au moins est-elle attestée dès 1350 ; l'évêque Jean d'Auxois concède des Indulgences à la confrérie [8]. En 1533, la confrérie du Saint-Sacrement de l'Autel, en l'église collégiale de Saint-Urbain de Troyes, semble se revigorer. Elle se réorganise et tient chaque année un registre de ses membres et de ses actions pieuses [9]. Les confrères passent de 107 en 1533 à 159 en 1545, soit une hausse de 48 % en douze ans, époque des grands débuts de la religion protestante. Tandis que la nature de l’Hostie est contestée, la confrérie de Saint-Urbain est là pour réaffirmer la conception catholique et rappeler que la fête du Saint-Sacrement fut fondée par le pape troyen Urbain IV [10].
À Bar-Sur-Seine, la confrérie du Saint-Sacrement serait aussi très ancienne. Dans les archives de la fabrique de l'église Saint-Etienne apparaît une copie de lettres patentes accordées en 1337 à une chapelle en l'honneur de Dieu, de la Vierge Marie et du Saint-Sacrement. Un parchemin original de 1400 confirme l'ancienneté de la confrérie du Saint-Sacrement [11].
D'autres confréries peuvent aussi intervenir. Jacques de Brienne, fils de Guillaume marguillier de Saint-Jean de Troyes, est reçu à la confrérie de la Sainte Croy des arquebusiers le 2 septembre 1539. Il note dans son journal : « Le 4 septembre feust joué le jeux de la Ste Hostie où lieu où l'on avoit joué li la vengeance et li jeux St Loup, ... Et ledict jeux ne duré que deux dimanches [12] ». Ainsi la controverse à propos de l’Hostie trouvait sa place dans les grands spectacles de rue, les mystères, adaptés à l’édification de la population.
Dans le même temps, en 1541, est annoncée l'ouverture du Concile de Trente. Cette ouverture se fait officiellement le 13 décembre 1545. La question de la Présence divine dans l'Hostie est débattue lors de la XIIIe session en 1551. Face à la pluralité des doctrines protestantes, le concile réaffirme la thèse catholique de la transsubstantiation, la piété et les manifestations du culte rendu au Saint-Sacrement. L'action des confréries ou de pieux particuliers avait donc précédé et accompagné la grande réforme tridentine. Si les confréries n'étaient pas directement les donatrices des vitraux du miracle des Billettes, elles avaient sans aucun doute su inspirer la piété individuelle ou familiale en ce domaine. Les choix des scènes représentées montrent bien cette volonté d’édifier le peuple et d’émouvoir son esprit. Le vitrail annonçait également le sort réservé aux profanateurs et sacrilèges, sort qu'avait subi le Juif. Le vitrail était tout à fait adapté à une pédagogie destinée à la population la plus humble et la moins cultivée. Le contexte incitait à une telle démarche tandis que de part et d'autre s'affirmaient ou se consolidaient les doctrines concernant l'Hostie, dans ces années 1540. Les catholiques avaient choisi un mode d’expression combattu par les huguenots : l’image, celle du vitrail, transcendée par la lumière de Dieu.


Église de Longpré-le-Sec
Vitrail du miracle des billettes
Le juif conduit à son suplice
(vers 1540-1545)
Pourquoi un tel succès dans cette région sous influence troyenne ?

Ici, le rôle des chanoines de Saint-Urbain et de la confrérie du Saint-Sacrement de l'Autel de la collégiale, relayés par les autres confréries et la piété des particuliers, paraît essentiel. Troyes, ville natale du pape Urbain IV, témoin de miracles concernant l’Hostie et fondateur de la Fête-Dieu, ne pouvait que défendre par de multiples actions - processions, mystères, vitraux - l'œuvre de son enfant, au moment où elle était sans doute le plus attaquée et remise en cause.
Ainsi, une étude précise d’un vitrail et du contexte dans lequel il a été réalisé peut nous permettre de saisir des mentalités et des enjeux, et de comprendre les réactions d’une partie de la société face à une remise en cause de ses convictions. Ici, la dévotion locale a devancé la redéfinition théologique. Il apparaît que le Concile de Trente répond à une réelle attente, elle s’exprime dans notre cas au travers du vitrail.
La pose du vitrail dans l’église de Saint-Nicolas de Troyes, en 1563, un an après le massacre de protestants dans la région, réaffirme aux yeux de tous les fidèles à la fois le dogme de la transsubstantiation et le sort réservé à ceux qui le remettrait en cause.

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[1] A. Socard, auteur de l’article « Un mot sur quelques verrières de l'église de Bar-Sur-Seine et en particulier sur la grisaille de l'Hostie miraculeuse » (dans Annuaire de l'Aube, 1866, p.93-102.), a tiré l'histoire d'un imprimé de Jacques de Breul, Théâtre des Antiquités de Paris imprimé à Paris chez Frédéric Morel en 1604. Ce dernier était extrait d'un manuscrit qui était conservé à cette époque en l'église Saint-Jean-en-Grève, paroisse de la rue des Billettes. Parmi les différentes versions du miracle, c’est celle qui s’approche le plus de l’histoire représentée dans nos vitraux. Pour un autre récit, voir : Sources d’Histoire médiévale, IXe - milieu du XIVe siècle, sous la direction de Ghislain Brunel et Elisabeth Lalou, coll. « textes essentiels », Paris, Larousse, 1992, p. 680-681, et le plus récent travail de Camille Salatko Petryszcze : 

[2] Faut-il voir réellement ici une des raisons du relatif succès de cette légende dans les vitraux champenois ? C'est ce que suggère l'auteur de la notice du Corpus Vitraerum, à la suite de l'article de Françoise Perrot et Léon Pressouyre; dans « Les vitraux de l’église Saint-Alpin de Châlons », dans Congrès Archéologique de France, 135e session, 1977, Champagne, Paris, 1980, p. 325.

[3] Nicolas Pithou, Chronique de Troyes et de la Champagne durant les Guerres de Religion (1524-1594)édition de Pierre-Eugène Leroy, Reims, Presses Universitaires de Reims, 2 tomes, 1998 , tome I, PUR, 1998, p.54-55. 

[4] Ibid., p.135.

[5] Ibid., P.170.

[6] Jean Delumeau, Naissance et affirmation de la Réforme, coll. Nouvelle Clio, PUF, Paris, 1991 (6e édition), p.112-135.

[7] AD Aube, G 4197, f°56 r°.

[8] Abbé O.F.Jossier, op.cit., p.50.

[9] AD Aube, 10 G 757 *, bis, ter et quater.

[10] En 1525, le chanoine Claude de Lirey fait réaliser à ses frais une série de tapisseries en haute lisse représentant plusieurs traits de la vie de saint Urbain (Albert Babeau « Saint-Urbain de Troyes », dans Annuaire de l'Aube, 1891, 2e partie, p. 27.). S’agit-il de la tapisserie qui se trouvait encore dans le chœur de Saint Urbain au XVIIIe et qu’a décrit Courtalon (cité par Souplet Maxime, op.cit., p.29) ?

[11] AD Aube, 62 G 5.

[12] BN, Coll. Champagne, vol. 61, Troyes XVI, f° 89 v°. Le 17 août 1542, Jacques de Brienne est reçu compagnon de la sote bande. Au travers de ces deux confréries, Jacques de Brienne participe à l'organisation de mystères, spectacles théâtraux représentés lors de fêtes religieuses ou encore lors de l'Entrée du roi le 9 mai 1548.