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samedi 8 mai 2021

Le Sépulcre de Chaource. Une œuvre, un maître

 Tel est le titre de la dernière publication du Centre Pithou, sous ma direction, éditée aux éditions Faton et sortie en cette fin avril 2021. 

Éditions Faton, Dijon, 2021 (ISBN : 978-2-87844-286-1)

 La chapelle du Sépulcre de l’église Saint-Jean-Baptiste de Chaource abrite l’une des Mises au Tombeau les plus remarquables tant par la qualité exceptionnelle de sa sculpture que par le contexte spatial dans lequel elle est mise en scène ; contexte architectural, invitant le fidèle à une véritable démarche spirituelle, l’obligeant à se courber pour y entrer comme s’il entrait au Saint-Sépulcre de Jérusalem ; contexte décoratif, ornée de peintures murales qui enrichit l’espace d’une spiritualité jusqu’à présent peu relevée. Cette Mise au tombeau, datée de 1515, donne son surnom à l’artiste qui l’a sculptée reconnue comme son œuvre magistrale : le « Maître de Chaource », à qui on attribue les plus belles sculptures du début du XVIe siècle en Champagne méridionale.

 Le Sépulcre de Chaource. Une œuvre, un maître est un volume de 322 pages comportant 152 illustrations (150 photographies, une carte et un plan). Il réunit les contributions revues et augmentées de spécialistes qui étaient intervenus au cours du colloque « Le Sépulcre de Chaource et son maître : 500 ans d’éternité », qui s’était tenu à Chaource les 26 et 27 juin 2015 à l’occasion du 500e anniversaire du Sépulcre, organisé en partenariat entre le Centre troyen de recherche et d’études Pierre et Nicolas Pithou (Centre Pithou) et la Commune de Chaource. Il enrichit par des regards croisés d’historiens et historiens de l’art, forts de nouvelles recherches et études, la connaissance de cette œuvre et lui offre de nouvelles perspectives. Ainsi la chapelle du Sépulcre de l’église Saint-Jean-Baptiste de Chaource et l’imagier qui en a réalisé les groupes sculptés, le maître de Chaource, sont étudiés au travers divers contextes, tant politiques qu’architecturaux, artistiques et spirituels, renouvelant l’image et la compréhension de cet ensemble des plus exceptionnels.

 Table :

Avant-propos, Jean Pouillot, Maire de Chaource  

Introduction, Guy Cure        

Actes du colloque

Guy Cure, Pierre E. Leroy & Jacky Provence, La chapelle du Sépulcre en son église.                      

Geneviève Bresc-Bautier, Le pèlerinage de Jérusalem et les chapelles de mémoires       

Marion Boudon-Machuel, Regards de la Passion : la Mise au tombeau de Chaource   

Clara André, De la chapelle du Sépulcre (1515) à la chapelle Saint-Georges (1548) : des peintures murales au service d’une famille de grands seigneurs, les de Monstier

Guy Cure, Les donateurs du Sépulcre : Jaqueline de Laignes et Nicolas de Monstier 

Testament de dame Jaquelyne de Laignes fondatrice du Sepulchre en l’eglise de Chaource portant la fondation de la Chapelle du sepulchre      

Pierre E. Leroy, Le Sépulcre de Chaource : les cohérences d’une œuvre devenue emblématique                                  

Annexe. Espace sacré, occupation cléricale et laïque         

Texte de la Coutume [du Baillage] de Troyes avec les commentaires de Me Louis Legrand, Conseiller au Présidial de Troyes… troisième édition, Paris, Montalant, 1715, 2 vol. t. I.                                                                                          

Chantal Rouquet & Amélie Métivier, Le Christ en croix de Saint-Urbain de l’atelier du Maître de Chaource au musée de Vauluisant          

Jacky Provence, Le Maître de Chaource face aux sources ; une énigme revisitée

Jacques Bachot et les œuvres datées du Maître de Chaource. Nouvelle chronologie 

Yves-Marie Bercé, Conclusion des actes du colloque

Ouverture spirituelle et philosophique 

Dominique Roy, La Mise au Tombeau de Chaource : une entrée dans la Résurrection     

Pierre E. Leroy, Visages du Christ, sens de la Passion         

Jean-Paul Fosset, De la Création du mystère… au mystère de la Création. Imaginaire et Réel dans l’Art. La Mise au tombeau de Chaource                                     

Les auteurs : 

Clara André, titulaire du master professionnel « Expertise et Protection du Patrimoine culturel et textuel » du Centre universitaire de Troyes et membre du Groupe de recherches sur la peinture murale, s’est spécialisée dans l’étude des peintures murales en Champagne méridionale. Elle a publié en particulier Les peintures murales du XVIe siècle dans les églises de la Champagne méridionale (2008)

Yves-Marie Bercé est professeur émérite d'histoire moderne à l’université Paris-Sorbonne, directeur honoraire de l'École des chartes et membre de l’Institut de France.

Marion Boudon-Machuel est professeure en histoire de l’art au Centre supérieur de la Renaissance de l’université de François-Rabelais de Tours. Elle a publié de nombreux articles sur la sculpture française, italienne et flamande des XVIe et XVIIe siècles. Elle est l’auteure de l’ouvrage Des âmes drapées de pierre. Sculpture en Champagne à la Renaissance (2017).

Geneviève Bresc-Bautier, Archiviste paléographe avec une thèse intitulée Le Saint-Sépulcre de Jérusalem et l'Occident au Moyen Âge, Conservateur général du Patrimoine honoraire, directrice honoraire du département des sculptures du musée du Louvre, elle est spécialiste de la sculpture de l'époque moderne et en particulier de la Renaissance.

Guy Cure est vice-président du Centre Pithou et membre résident de la Société académique de l’Aube. Il est spécialiste de l’histoire de Chaource plus particulièrement au XVIe siècle.

Jean-Paul Fosset est écrivain. Il a publié un roman intitulé Le Maître de Chaource (2010)

Pierre-Eugène Leroy, Maître de conférences honoraire au Collège de France, est l’auteur d'ouvrages historiques et dramatiques sur Troyes et la Champagne. Il a publié Sculptures en Champagne au XVIe siècle. 300 chefs-d’œuvre de la statuaire en Champagne méridionale (2010)

Amélie Méthivier, diplômée d’un master professionnel des biens culturels, sculpture : pierre, plâtre, bronze historique, est conservatrice-restauratrice de sculptures.

Jacky Provence, agrégé d’histoire, est président du Centre Pithou et membre associé de la Société académique de l’Aube. Il a effectué de nombreuses recherches sur Troyes et la Champagne méridionale aux XVe et XVIe siècle et tout particulièrement sur le monde des artistes de cette époque.

Chantal Rouquet est Conservateur en chef du patrimoine, directrice adjointe honoraire des musées de Troyes, chargée des collections anciennes.

Dominique Roy est Recteur de la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul de Troyes, Conservateur ecclésiastique du Trésor et membre résident de la Société Académique de l’Aube. Il est l’auteur du livre Chaource. « Celui que mon cœur aime » (1993)


mardi 1 novembre 2011

La Mise au tombeau de Chaource


La mise au tombeau de Chaource
  Le Saint-Sépulcre de Chaource, ou Mise au Tombeau, est incontestablement l'une des œuvres les plus remarquables de Champagne méridionale du XVIe siècle. Elle a donné le nom à un maître, le Maître de Chaource, auteur de sculptures dans la région considérées comme des chefs-d’œuvre  du début du XVIe siècle (comme la Sainte Marthe de Sainte-Madeleine de Troyes ou encore l'Ecce Homo de la cathédrale de Troyes).
 Le Sépulcre est placé dans une petite chapelle voûtée en berceau, située au nord du sanctuaire de l'église. Les murs sont entièrement peints. Souvent qualifiée de "crypte" ou de chapelle semi-enterrée, elle n'est ni l'une, ni l'autre. Cette chapelle se trouve au niveau du sol ; c'est tout l'est de l'église qui a été surélevé de façon à ce que celle-ci soit de niveau avec l'entrée. 

  La Mise au tombeau est le décor sculpté monumental de la chapelle d'un seigneur local et de son épouse : Nicolas de Monstier et Jacqueline de Laignes. Une inscription, surmontant les deux donateurs, représentés priants, nous renseigne sur la date et les commanditaires de cette chapelle : 

Nicollas de Mo(n)stier, escuyer, en son vivant seigne(u)r de
Chesley, Fontaines et Cussangey e(n) partie, capitaine de
Chaource et damoiselle  Jacqueline de Laignes , sa fem(m)e
dame de La Jaisse, Montigny, La Coere, la Petite  Brosse,
Bruchon, Pichancourt et Sally firent faire ce p(rese)nt cepulcre
lan mil cinq cens et qui(n)ze et gite led(it) escuyer sous
le crucifix de ceent. Pries Dieu pour eulx. 


   La date de la réalisation est donc connue : 1515.

   Nicolas de Monstier et Jacqueline de Laignes sont représentés sous la forme de deux statues priantes le long du mur sud de la chapelle, agenouillés devant un prie-Dieu orné de leurs armoiries. Leur statue est posée à côté de leur tombeau, situé de l'autre côté du mur, dans le sanctuaire. Nicolas est représenté en chevalier, en cotte d'armes, l'épée au côté. Il tourne le dos à son épouse, agenouillée derrière lui, et de plus petite taille. L'inscription nous apprend qu'il est à cette date décédé et que son corps repose sous le crucifix, celui du sanctuaire. 
  Jacqueline est encore vivante en 1527, date à laquelle elle rédige son testament dans lequel elle déclare vouloir reposer aux côtés de son premier époux, Nicolas de Monstier. Elle fonde également une messe dans la chapelle. Elle est représentée en veuve. Leurs effigies ont-elles été réalisées à la suite de ce testament, en 1527, ou sont-elles contemporaines du Sépulcre ? Jacqueline de Laignes aurait-elle fait appel au "Maître de Chaource" plus de douze ans plus tard pour qu'il réalise ces priants ? C'est ce que pense Francis Salet, contrairement à l'ensemble des autres auteurs. 


Nicolas de Monstier et Jacqueline de Laignes
  Les commanditaires se rappellent aux yeux de tous en ayant fait mettre leurs armoiries sur le sarcophage du Christ, de part et d'autre d'un ange portant un phylactère. À gauche les armes de Nicolas de Monstier, d'azur à trois tours d'or, et à droite, celles de Jacqueline de Laignes, d'azur à trois fasces d'or au chef endenté de même. 


Armoiries sur le sarcophage du christ
Saint Sépulcre de chaource
 La porte de la chapelle franchie, après avoir descendu deux marches, la mise au tombeau nous fait face. Le cadre impose intimité et recueillement, mais à peine entrés, des ombres nous surprennent à gauche et à droite, trois soldats spectateurs de la scène, deux d'entre eux debout, le troisième assis. 


Mise au tombeau de Chaource
Les deux gardes se tenant debout 
  Les trois gardes fixent la scène de la mise au tombeau. Sont-ils placés dans la mise en scène original ? Ont-ils été déplacés et repositionnés plus tard ? 

 Le Christ est étendu au-dessus du sarcophage sur le linceul tenu à gauche par Joseph d'Arimathie et à droite par Nicodème. Le premier porte un turban, le second un chapeau de pèlerin, une grosse bourse à la ceinture. La Vierge se tient à la hauteur de la tête du Christ, saint Jean juste derrière elle, la soutenant discrètement. Les trois saintes femmes, Marie-SaloméMarie-Madeleine et Marie-Cléophas, viennent ensuite côte à côte, légèrement en retrait. 


Mise au tombeau de Chaource, détail
  Marie est penchée avec une digne retenue au-dessus du visage de son fils, les mains jointes. Le capuchon de son manteau et les jeux de la lumière qui filtre des petites fenêtres rendent plus intense l'émotion qu'elle dégage. Elle est plongée dans une douloureuse contemplation de ce visage qui porte encore sur le front les stigmates laissés par la couronne d'épines. 
 Les traits du Christ sont graves et sereins, en harmonie avec un corps qui, malgré une certaine rigidité cadavérique, semble détendu et relâché.
 Le regard de Jean, par-dessus l'épaule de la Vierge, semble  dans le vide, projetant ses pensées dans l'avenir et la lourde tâche qu'il va devoir accomplir. 


La Vierge et saint Jean
Mise au tombeau de Chaource
 Marie-Madeleine est au centre des trois saintes femmes, un peu en avant des deux autres ; elle tient le vase aux parfums avec lequel elle devait embaumer le corps du Christ. À droite, Marie-Cléophas porte la couronne d'épines qui vient d'être retirée de la tête du Christ.


Mise au tombeau de Chaource
 La composition de l'ensemble est simple. Elle exprime une unité des sept personnages dans les sentiments, une même douleur ressentie et contenue devant le corps du christ. Elle donne l'impression d'une suspension de l'action dans le temps, comme s'il s'était arrêté juste avant que le corps du Christ ne soit enseveli, offrant un ultime instant de son passage sur Terre, en tant qu'Homme, pour une dernière contemplation et un dernier recueillement. 

 Cette scène n'existe pas dans les écritures. Que ce soit dans les quatre évangiles ou même dans l'évangile apocryphe de Nicodème, c'est Joseph qui était allé réclamer le corps de Jésus à Caïphe, l'avait dépendu de la Croix, porté dans le tombeau qu'il s'était fait faire pour lui-même, enroulé dans un linceul et enseveli. Puis, sortant du tombeau, il en avait fermé l'entrée en roulant un rocher. C'est ainsi qu'on lui réserve une place importante dans la mise au tombeau, à la tête du Christ. Seul saint Jean indique qu'il fut aidé par Nicodème. La présence de Marie, Jean, et des trois saintes femmes est purement imaginaire et symbolique, tout comme la scène de la Déploration ou de la Vierge de Pitié dont on trouve de nombreux exemples dans la sculpture champenoise.

 Née dans l'iconographie dès le IVe siècle, la Mise au Tombeau s'est popularisée en Occident avec le retour des Croisades et la prédication de saint François d'Assise et des Franciscains. Le thème se développe d'abord dans l'enluminure et la peinture murale avant de se trouver transposé dans les grandes scènes sculptées des tympans d'édifices gothiques. Les sculptures de grande taille n'apparaissent qu'au milieu du XIVe siècle. Elles vont alors se multiplier au XVe et XVIe siècle et nous offrir les groupes les plus impressionnants. La mise au tombeau de Chaource est, selon les spécialistes, l'un des exemplaires les plus remarquables de cette époque.

Au regard des dernières recherches et publications, le "Maître de Chaource" serait Jacques Bachot
- Julien Marasi, Le Maître de Chaource, découverte d'une identité. Catalogue raisonné. Préface Geneviève Bresc-Bautier, Troyes, Commune de Chaource et Centre troyen de recherche et d'études Pierre et Nicolas Pithou, 2015, ISBN 978-2-907894-62-3
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Bibliographie : 

- Raymond Koechlin et Jean-J. Marquet de Vasselot, La sculpture à Troyes et dans la Champagne méridionale au seizième siècle, Paris, 1900, p.103-104.

- Francis Salet, "L'église de Chaource", Congrès Archéologique de Reims, CXIIIe session, 1955, Troyes, Orléans, 1957, en particulier p.361-366.

- Michel Martin, La statuaire de la Mise au tombeau du Christ, Paris, Picard, 1997.

- Julien Marasy, Le Maître de Chaource, découverte d'une identité. Catalogue raisonné, Troyes, Commune de Chaource/Centre troyen de recherche et d'études Pierre et Nicolas Pithou, 2015.

Le sépulcre de Chaource. Une œuvre, un maître, actes du colloque tenu à Chaource les 26 et 27 juin 2015 « Le Sépulcre de Chaource et son maître : 500 ans d’éternité », Éditions Faton, Dijon, 2021 (ISBN : 978-2-87844-286-1)



dimanche 6 mars 2011

L’ "Ecce Homo" de la cathédrale de Troyes


Ecce Homo, cathédrale de Troyes
  On a souvent confondu le « Christ aux liens », ou « Christ de pitié », et le « Christ au roseau », ou « Ecce Homo », identifiant l’un et l’autre deux moments différents de la Passion qui se traduisent dans deux représentations du Christ. Le Christ de Pitié correspond à un épisode bien précis de la Passion. Venant d’achever son ascension du Golgotha en portant sa Croix, il attend sur un rocher que celle-ci soit dressée avant d’y être cloué (voir : Le Christ de Pitié de Mussy-sur-Seine).

Ecce Homo, cathédrale de Troyes
  Contrairement au Christ de Pitié, l’Ecce Homo est debout. Le plus souvent, il se caractérise tenant un roseau, parfois une palme, portant la couronne d'épines et un manteau. Il illustre un autre moment précis de la Passion que rapporte saint Jean dans son Évangile (19-1 à 19-5) :

  Alors Pilate prit Jésus, et le fit battre de verges. Les soldats tressèrent une couronne d'épines qu'ils posèrent sur sa tête, et ils le revêtirent d'un manteau de pourpre ; puis, s'approchant de lui, ils disaient : Salut, roi des Juifs ! Et ils lui donnaient des soufflets. Pilate sortit de nouveau, et dit aux Juifs : « Voici, je vous l'amène dehors, afin que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun crime ». Jésus sortit donc, portant la couronne d'épines et le manteau de pourpre. Et Pilate leur dit : « Voici l'homme » (que l’on traduit en latin par « Ecce Homo »).

  On ne peut donc confondre le Christ de Pitié à l’Ecce Homo, représentant chacun deux moments bien différents de la Passion du Christ.

Vitrail de la Passion (détail), Sainte-Madeleine de Troyes
 L’Ecce Home est un thème assez répandu en Champagne méridionale, tant dans le vitrail, dans des verrières généralement consacrées à la Passion (à Arrembécourt – vitrail déposé -, Brantigny, Brienne-le-Château, Ervy-le-Châtel, Lhuître, Le Pavillon-Sainte-Julie, Pont-Sainte-Marie, Pouan-les-Vallées, Rigny-le-Ferron, Torvilliers, Saint-Pantaléon de Troyes, Sainte-Madeleine de Troyes, Villiers-Herbisse), que dans la sculpture. On trouve un certain nombre de statues de diverses tailles, le plus grand étant celui de Mussy-sur-Seine (1 m 80) suivit de celui de Saint-Pantaléon de Troyes (1 m 53) et celui de Saint-Jean de Troyes (1 m 49). On peut en trouver encore d’autres à Maraye-en-Othe (1 m 40), à Sainte-Maure (1 m 40), à Villemaur-sur-Vanne (1 m 34), à Saint-Urbain de Troyes (130), à Polisy (1 m 10), à Bar-sur-Aube (1 m), à Aix-en-Othe ( 0 m 92), à Thennelières (0 m 90), à l’ancien Hôtel-Dieu de Troyes (0 m 89) et à Saint-Thibault (0 m 68). 
 
          
Ecce Homo, Mussy-sur-Seine

Ecce Homo, Saint-Pantaléon de Troyes

 L’ "Ecce Homo" de Saint-Pantaléon est unique. Il est ici accompagné d’un soldat coiffé d’un turban "à la turque". Il est l’un des plus remarquables, avec celui de la cathédrale de Troyes. Ce dernier est d’une échelle humaine, haut de 1 mètre 70. Il est placé contre le pilier de la sixième chapelle nord de la cathédrale, la chapelle du Sacré Cœur. Cependant ce n’est pas sa place d’origine. Il provient du convent des Cordeliers, vendu aux enchères le 28 mars 1792 à un aubergiste de Troyes appelé Montagne. En 1837, il est recueilli à la cathédrale de Troyes. Cependant, contrairement à ce qui est couramment dit, il ne proviendrait pas de la chapelle de la Passion du couvent. Le dessin publié par A.-F. Arnaud, en 1837, dans le Voyage archéologique et pittoresque dans le département de l’Aube et dans l’ancien diocèse de Troyes, qui le représente dans la niche centrale du retable de l’autel, a induit en erreur les auteurs successifs qui ont pris cette reconstitution imaginaire comme telle qu'elle avait été avant la Révolution. De fait, le dessin montre bien l’inadéquation des proportions de la statue avec la niche dans laquelle elle est posée. Lors de sa vente, en 1792, le Christ au roseau était dans le cloître du couvent, sans doute quelque peu exposé aux intempéries, ce qui expliquerait les traces d’érosion sur le bras et la main gauches.

A.-F. Arnaud, dessin du retable de la chapelle de la Passion des Cordeliers de Troyes
Sur la base, nous lisons clairement : DITAT FIDES SERVATA (la Foi observée enrichit).

 Cet Ecce Homo est daté par les spécialistes de la fin du XVe siècle ou du début du XVIe. Il comporte un certain nombre de caractéristiques qui le rapprochent d’œuvres attribuées au « Maître de Chaource », et en particulier le Saint Paul et le Saint Pierre de Saint-Pouange. L’impression générale de noblesse et de gravité, la qualité de la sculpture, le travail des mains par exemple qui laissent affleurer les veines sous une peau portant encore les fines rayures de la gradine, le détail des doigts, le visage : le nez à arrête plate et droite, les arcades sourcilières, les paupières, tout laisse à penser que ces statues sont de la même main. L’Ecce Homo de la cathédrale de Troyes se présente le torse bien droit, la tête haute, les mains déliées, la corde qui les avaient entravées pend au poignet droit. Il tenait dans sa main gauche le roseau, sceptre de dérision que lui avaient remis ses bourreaux, détail qui ne figure pas dans l'Évangile de Jean ; il a disparu mais a laissé dans sa main fermée un trou dans lequel devait être logé l’accessoire réalisé dans un autre matériau que la pierre (et sans doute en bois).

Ecce Homo, cathédrale de Troyes, détail de la main gauche percée
  La barbe est soignée et bien symétrique, comme les longues mèches de cheveux qui encadrent son visage. C’est un véritable roi qui nous est présenté, imposant sa noblesse à nos regards. Le « roi des Juifs » a été raillé, humilié, quasiment nu sous son manteau pourpre, ne portant qu’un simple périzonium autour de la taille. Flagellé et battu, il ne porte cependant pas les stigmates des sévices qu’il a reçus. Ce n’est pas un Christ affligé et pitoyable, exprimant sa résignation devant la mort, inspirant la pitié et cherchant à implorer de son regard le spectateur, comme on peut le voir dans la majeure partie des Ecce Homo de cette époque dans la région. Il semble prêt à affronter sa destiné, celle qui le conduira à la mort mais par laquelle il révélera sa véritable nature, celle de roi des cieux. Le Christ semble avoir déjà triomphé des souffrances à venir.
Ecce Homo, cathédrale de Troyes, détail du bras et de la main droites.
Il nous montre les traces d'érosion.
Ecce Homo, cathédrale de Troyes, détail.

Ecce Homo, cathédrale de Troyes, détail.

 Au regard des dernières recherches et publications, le "Maître de Chaource" serait Jacques Bachot
Julien Marasi, Le Maître de Chaource, découverte d'une identité. Catalogue raisonnéPréface Geneviève Bresc-Bautier, Troyes, Commune de Chaource et Centre troyen de recherche et d'études Pierre et Nicolas Pithou, 2015, ISBN 978-2-907894-62-3
Le sépulcre de Chaource. Une œuvre, un maître, actes du colloque tenu à Chaource les 26 et 27 juin 2015 « Le Sépulcre de Chaource et son maître : 500 ans d’éternité », Éditions Faton, Dijon, 2021 (ISBN : 978-2-87844-286-1)

jeudi 17 juin 2010

Sainte Marthe de l'église Sainte-Madeleine de Troyes, œuvre du Maître de Chaource



    La question fait débat depuis la fin du XVIIIe siècle. Les commentaires les plus récents et les plus nombreux y voient Sainte-Marthe. Véronique Boucherat, dans le catalogue de l'exposition Le Beau XVIe siècle. Chefs d'œuvre de la sculpture en Champagne (Hazan, 2009, p.165), dans son article sur le Maître de Chaource, identifie bien cette sainte. À contre-courant, suivant Charles Fichot et le chanoine dijonnais Morillot, Jean-Luc Liez y voit Marie-Madeleine portant un encensoir (Fraises, pourpoints, vertugadins et escoffions. Le costume du XVIe siècle dans la sculpture champenoise. Livret du Visiteur, p.11). Ses principaux arguments sont que l'on aurait mal identifié sur cette sculpture un certain nombre d’attributs.


Le seau d'eau bénite portant les traces de la croix disparue

    Le vase qu'elle tient ne serait pas un seau d'eau bénite mais un vase de braises "semblable aux couvets utilisés par tant de Troyennes à cette époque", sur lesquelles la sainte égrainerait l'encens à l'aide d'un bâtonnet. J'avoue ignorer ce qui fait dire que les Troyennes étaient si nombreuses à avoir un couvet semblable. 

Qu'est-ce qui a permis à Charles Fichot d'affirmer une telle chose ? Des représentations de Troyennes portant un tel couvet, dans l’art de l’époque, seraient-elles si nombreuses ?

    Rien ne permet, non plus, d'affirmer qu'elle tienne un bâtonnet entre les doigts de sa main gauche avec lequel elle égrainerait de l’encens. Il est difficile d’imaginer un tel geste, il serait incohérent, la sainte portant par l'anse passée au poignet gauche le couvet et de la même main le bâtonnet pour égrainer l'encens. Auquel cas : où tiendrait-elle l'encens, puisque la main droite tient fermement un autre objet, un objet cylindrique ne ressemble en rien à de l’encens, conditionné en grains de résine. Bref, une telle affirmation ne tient pas face à une simple analyse critique.

    Suivant le chanoine Morillot, Jean-Luc Liez pense que la sainte aurait sur la main gauche une mitaine qui la protégerait de la chaleur du vase à braise. Cependant, des photos prises en gros plan de la main gauche sous divers angles permettent non pas d'identifier une mitaine mais bien quelque chose de plus étroit et épais, une sangle ou courroie. Par ailleurs, la courroie ne couvrant que sur une étroite largeur la main, celle-ci ne peut être quelque chose destiné à la protéger de la chaleur des braises. Un trou est visible dans la courroie ; s'agirait-il du trou de l'aiguille de la boucle de la ceinture de la sainte ? Cette courroie fait le tour de la main et vient repasser par dessous le pouce. De plus, pourquoi porter une mitaine pour se protéger de la chaleur alors qu'elle ne tient pas à la main l'ance du vase à braise mais que celle-ci est portée par le poignet de la sainte. Ainsi, plus qu’une mitaine, qui serait de fait fort étrange, elle semble bien tenir fermement une sangle de sa main gauche.



Détail de la main gauche de sainte Marthe

    En fait, une telle attribution pose beaucoup plus de questions et de problèmes qu'elle n’apporte de résolution incontestable. Par ailleurs, l'auteur se détache fort du texte de celui dont il prétend, pourtant, suivre les arguments irréfutables. Charles Fichot décrit le geste de la sorte : "Une chaufferette, dont l'anse est passée dans le poignet du bras gauche, contient des charbons ardents ; de ses deux mains, Madeleine brise un petit bâton aromatique, dont les esquilles, en tombant sur le feu, doivent répandre dans la grotte une odeur agréable et pénétrante" (Charles Fichot, Statistiques monumentales du département de l'Aube, 1900, t.IV, p.211). Bâton aux aromates qu'elle briserait ou bâton pour égrainer l'encens ? J'avoue que Jean-Luc Liez tout en donnant les références des ouvrages desquels il est sensé puiser ses arguments utilise ceux-ci avec fort grande légèreté et liberté d'interprétation. Par ailleurs, si comme le dit Fichot c'est un vase de braise qu'elle porte, cette représentation s'éloignerait des Écritures car la Madeleine qui se rend au tombeau tenait un vase à onguent.

    Il existe un autre détail important que le chanoine Morillot comme Jean-Luc Liez ont ignoré ou n'ont pas vu, et pourtant sur lequel s’est attardé l’abbé Nioré ("La statue de sainte Marthe dans l'église Sainte-Madeleine de Troyes", Mémoires de la Société académique de l'Aube, année 1904, p.250-283), article rédigé en réponse de celui du chanoine Morillot. La sainte tient bien fermement quelque chose dans la main gauche. Aujourd'hui, l'objet a disparu mais a laissé le trou dans lequel il devait être glissé et que l'on distingue bien lorsque l'on se place juste en-dessous de cette main. Cet objet devait se prolonger vers le bas ; une entaille sculptée est visible sur le seau dans l'axe de ce trou. Quel objet devait bien tenir ainsi la sainte ? S'il s'agissait d'une croix, on pourrait alors incontestablement identifier sainte Marthe, la croix étant l'un de ses attributs.


Gros plan sur l'emplacement de la croix

    Cette légèreté de l'argumentation de notre auteur se retrouve dans la récusation qu'il fait de la longue démonstration de Charles Nioré. Ce dernier ne s'appuierait, en particulier, que "sur le nom inscrit sur le socle mentionnant Marthe, sans s'interroger sur un possible repeint postérieur au XVIe"... "Possible repeint" : voilà donc une belle preuve d'incertitude, ignorant totalement toutes les pages solidement critiques de l'abbé Nioré, et fort convaincantes lorsqu'il révèle les erreurs grossières commises par Morillot. 

    Jean-Luc Liez en vient ensuite à une hypothèse fort hardie : "la statue devait appartenir à une Mise au tombeau non localisée à ce jour", affirmation fort hasardeuse appuyée de quelques mentions anciennes qui ne sont en aucun cas des preuves, juste des éléments éparses et relativement fragiles, assemblés pour étayer l’hypothèse. Un regard un peu plus attentif posé sur cette statue permet de se rendre clairement compte que celle-ci n'a pas été conçue pour appartenir à un groupe sculpté et en tout état de cause une mise au tombeau. Si véritablement elle devait figurer dans une telle mise en scène, le bas de sa robe aurait été caché par le tombeau et n'aurait pas été sculpté avec autant de précision et de qualité. Il suffit d'aller vérifier à Chaource. Et que dire alors de la précision de son pied et de la sandale ? Il est indéniable qu'elle a été sculptée comme une statue indépendante et n'appartenant pas à un groupe. Il s’agit même d’une ronde-bosse, les plis du manteau dans le dos sont particulièrement soignés. Enfin, dans tout le corpus des mises au tombeau ou des représentations de la sainte à cette époque et dans la région, jamais Marie-Madeleine n'est représentée portant un vase à braises égrainant l'encens ou rompant un bâton aromatique, mais avec un vase aux onguents duquel souvent elle ouvre le couvercle. Ce qui est beaucoup plus conforme, d’ailleurs, aux Écritures à une époque où l'on y est très attentif.


Sainte Marthe de profil

       Je me tiendrai donc à voir en cette statue sainte Marthe.

   La légende raconte que Marthe, Marie-Madeleine, Lazare et d'autres saints, jetés par des Juifs en Palestine dans un bateau sans voile ni rame, auraient accosté en Camargue vers l'an 48. Marthe remonta le Rhône et arriva à Tarascon où sévissait un monstre : la Tarasque. Elle dompta la bête brandissant la Croix et l’aspergeant d’eau bénite, lui passa sa ceinture au cou et la ramena au village.

  Cette sculpture est reconnue comme étant l’un des plus grands chefs d’œuvres de la sculpture Troyenne du début du XVIe siècle, au point d'être une œuvre de référence, celle de « l'atelier de la sainte Marthe », identifié par ailleurs comme étant aussi celui qui réalisa la Mise au Tombeau du Sépulcre de Chaource, et appelé plus couramment aujourd'hui « atelier du maître de Chaource ». Pourtant, Charles Fichot, auteur ayant la préférence de Jean-Luc Liez, l'attribuait sans trop d'hésitation à François Gentil. Dans le premier cas, cette œuvre serait alors de la première moitié du XVIe siècle ; dans le deuxième cas de la seconde moitié. 

  Le corps de la sainte est entièrement enveloppé par le manteau à capuchon qui tombe jusqu’au sol. D’un pli de l’étoffe formé au contact du sol émerge un pied dans une sandale. Le manteau est maintenu sur les épaules par une bride semblable à celle de la Vierge de Chaource. Sous le capuchon, elle porte un bonnet, attaché sous le menton par deux brides, mis par-dessus un voile. Ainsi son visage semble encadré d’un triple voile. Autres traits similaires aux Saintes Femmes du Sépulcre de Chaource, le visage : de forme plutôt triangulaire, aux traits réguliers, les paupières baissées, les arcades légèrement relevées et le nez à arêtes droites, une bouche fine et un menton court. Les visages sont très proches et paraissant sortir du même ciseau.



Sainte Marthe de Sainte-Madeleine de Troyes et la Vierge du Sépulcre de Chaource

   Sous son manteau, elle porte une robe à larges manches serrées aux poignets ; serrée au col, elle forme sur la poitrine un éventail de petites fronces. Malgré la simplicité du vêtement, elle exprime une certaine noblesse et gravité. La polychromie renforce cette impression - mais est-elle d'origine ? Lorsque que l’on se place dans l’axe de son regard, on sent en elle la détermination et la force de la Foi. Elle tiendrait donc de la main droite l’aspersoir dont elle vient de se servir ou qu’elle s’apprête à utiliser et de la main gauche la croix et la courroie de sa ceinture, l’anse du seau d’eau bénite passée à ce poignet.


   Reste à savoir quel moment précis est représenté. Tient-elle déjà attachée à sa ceinture la Tarasque qu’elle vient de dompter ? Observe-t-elle l'accomplissement du miracle, alors qu’elle vient d’asperger la bête, attendant de lui passer sa ceinture autour du coup ? Cette seconde solution permettrait d’expliquer l’absence de la bête qui, dans le corpus, est presque toujours représentée au pied de la sainte et dont aucune trace ici ne subsiste, à moins qu’elle ait été sculptée détachée de la sainte mais, dans un tel cas, l’équilibre de cette sculpture en ronde-bosse en serait modifié.

Au regard des dernières recherches et publications, le "Maître de Chaource" serait Jacques Bachot
Julien Marasi, Le Maître de Chaource, découverte d'une identité. Catalogue raisonnéPréface Geneviève Bresc-Bautier, Troyes, Commune de Chaource et Centre troyen de recherche et d'études Pierre et Nicolas Pithou, 2015, ISBN 978-2-907894-62-3
Le sépulcre de Chaource. Une œuvre, un maître, actes du colloque tenu à Chaource les 26 et 27 juin 2015 « Le Sépulcre de Chaource et son maître : 500 ans d’éternité », Éditions Faton, Dijon, 2021 (ISBN : 978-2-87844-286-1)


Sainte Marthe semblant contempler l'action de l'eau bénite sur la Tarasque