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dimanche 20 juin 2021

Le jubé de Villemaur-sur-Vanne

  


    Le jubé de la collégiale Notre-Dame de Villemaur est l’un des plus beaux jubés en bois qui nous soient parvenus et sans doute le plus exceptionnel quant à l'ornementation et décor sculpté d'un tel monument de bois. Il est classé monument historique au titre immeuble en 1862 et l'objet de diverses restaurations dont une avant 1857 par Valtat, sculpteur à Troyes. Autrefois polychrome, il est presqu'entièrement décapé en 1960, les personnages du Calvaire couronnant le jubé (Christ en Croix, culminant à 7 mètres de haut, Marie et Jean), ont gardé une polychromie. S'agit-il de celle d'origine ? L'étude de celle-ci ainsi que celle des restaurations devrait permettre de le dire ; une nouvelle restauration devrait bientôt débuter à l'occasion de son 500e anniversaire. 



    Le jubé était un monument qui se retrouvait dans de nombreuses églises, destiné à isoler le chœur de la nef. Il avait pour fonction de masquer aux fidèles les mystères de la consécration du pain et du vin, réservés aux membres du clergé qui assistaient, eux, à la messe dans le chœur. C'était encore une tribune de laquelle le prêtre lisait et commentait l’Evangile (sur la fonction et les origines du jubé voir plus haut "Le jubé de Sainte-Madeleine de Troyes").

   Le jubé de Villemaur est une grande tribune aérienne élevée au-dessus d’une clôture ajourée, constituée de pilastres ornés d'arabesques, sur sa partie supérieure, s'ouvrant en deux vantaux en son centre. Le soubassement plein est décoré de candélabres et de grotesques, ornementation à la mode à l'époque, entre des pilastres surmontés de figures animales.


   A l’intérieur de la cage d’escalier qui permet de monter à la tribune se trouve une inscription mentionnant le nom des menuisiers qui ont réalisé cet ouvrage, Thomas et Jacques Guyon, et la date de 1521. Désignés dans la littérature locale "Compagnons du Devoir", rien ne permet de dire qu'ils aient réalisés, à cette époque, un tour de France dans le cadre d'une organisation indépendante des corporations qui réglementaient les métiers à cette époque, organisations indépendantes appelées alors "devoirs" et combattues par le pouvoir royal à l'époque. Au XVIe siècle, les corporations des métiers, avec leurs statuts et règlement, contrôlait de façon stricte l'organisation de ces métiers, loin des légendes sur le compagnonnage qui fleuriront aux XVIIIe et XIXe siècles. Ainsi, les menuisiers de Bar-sur-Seine avaient un statut au XVIe siècle (Arch. dép. Aube, 5 E 9) ; à Troyes les statuts et règlements des menuisiers datent de 1528 (Arch. mun. Troyes, Fonds Delion, layette 38).
  Par ailleurs, la légende locale voudrait encore attribuer à chacun, que l'on pense être frères, un style différent : 
    Thomas, le cadet, serait l'auteur du décor Renaissance des scènes de la Passion du Christ, face à la nef. 
    Jacques, l’aîné, serait celui du décor gothique flamboyant des scènes de la vie de la Vierge, côté chœur.
    Cependant, aucune source ne vient corroborer cette hypothèse qui ne cherche qu'à expliquer la différence apparente de style d'ornementation entre le côté chœur et le côté nef. Une telle différence n'est pas spécifique au jubé de Villemaur et peut se retrouver ailleurs dans la pierre, en particulier dans les portails d'une même église et d'une même année, ainsi à Pont-Sainte-Marie où se juxtaposent portails de style Renaissance et de style gothique flamboyant. C'est ailleurs qu'il s'agirait de trouver une explication. Par conséquent y voir ici la différence d'âge de deux menuisiers comme explication à la différence de style serait une hypothèse très imaginaire et peu vraisemblable.  


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   Les deux menuisiers ont-ils cependant sculpté les bas-reliefs des panneaux de la tribune ? Qui plus est le Christ en Croix, Jean et Marie au Calvaire ? Pour ces derniers, il est fort douteux qu'ils en soient les sculpteurs. Par ailleurs, les auteurs du XIXe siècle n'ont pas manqué de montrer l'influence qu'a pu jouer la sculpture troyenne et champenoise, et flamande, ainsi que la ressemblance de la scène de la Visitation avec celle de l'église Saint-Jean-au-Marché de Troyes, attribuée à Nicolas Halins. Emile Gavelle suggère même que Nicolas Halins, ou l'un de ses collaborateurs, ait pu être l'auteur de ces bas-reliefs. Cependant, cette influence est-elle si évidente ou s'agit-il pas de deux œuvres interprétant à leur manière une même source, à savoir une gravure d'Albrecht Dürer, La Visitation de 1504 ?
    

La Visitation : jubé de Villemaur et église Saint-Jean de Troyes

   
Albrecht Dürer, La Visitation (1504)

 La tribune est portée de part et d'autre de la clôture par une file de petites croisées d’ogives, voûtes qui retombent vers l’extérieur sur des culots pendants ornés de figures d’anges ou de personnages humains. Les clefs de ces voûtes sont décorées de médaillons sur lesquels sont sculptés des têtes humaines. Des médaillon, encadrés de griffons stylisés, se retrouvent dans les arcs au-dessus de la clôture et séparant les deux files de croisées d'ogives. 


 Les écoinçons déterminés par ces retombées sont ornés en bas-relief d'un décor de monstres ou de feuillages. Trois statuettes y ont été posées : au centre la Vierge et à chaque extrémité : un évêque et saint Jean-Baptiste.



 Les balustrades de la tribune ont été décorées de deux séries de bas-reliefs.

Côté chœur, onze bas-reliefs sont consacrés à la Vie de la Vierge, dans une architecture flamboyante, chaque scène couronnée de trois dais.


    

Le Sacrifice de Joachim refusé par le grand prêtre de Jérusalem

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La Rencontre à la Porte Dorée

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La Présentation de Marie au Temple

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Le Mariage de Marie et Joseph

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   L’Annonciation

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    La Visitation

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    La Nativité

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    L’Adoration des mages

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    La Présentation de Jésus au Temple

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    La Dormition de la Vierge

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    L’Assomption

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     Ainsi, les panneaux sculptés de cette série de la Vie de Marie ont été réalisés dans le style gothique flamboyant, puisé dans le vocabulaire local, dais, bases ornées, bestiaire fantastique, ornementation que l'on peut retrouver dans de nombreuses églises et sur la façade de la cathédrale. Rien d'étonnant, le jubé est contemporain de l'élévation et de la décoration du portail de la cathédrale, réalisé par le maître maçon Jeançon Garnache, auteur de sculptures décoratives et de gargouilles dans les parties haute de la nef et des portails, façade élevée sur les plans de Martin Chambiges.






    Ce répertoire ornemental se retrouve aussi dans l'architecture civile et peut se voir dans la charpente des maisons en pan de bois de la région médaillons portant visages humains, scènes religieuses ou encore feuillages et bestiaire.



Sablières des allours de Chaource


Annonciation, Troyes, Cour du Mortier d'Or

  Cependant, l'encadrement de menuiserie intégrant ces panneaux offre une toute autre ornementation, sorte de fil conducteur de l'ensemble de ce jubé : les montants du cadre sont sculptés de balustres semi-engagées en forme de candélabres ; couronnement et base montrent encore des frises de fleurs stylisées et de rinceaux. Toute cette ornementation du cadre de menuiserie se retrouve tant côté chœur que côté nef, et sur l'ensemble du jubé et rien ne permet de distinguer les deux faces du jubé au regard de ces encadrements. 


A gauche, cadre d'un panneau côté chœur ; à droite cadre d'une panneau côté nef

    Ainsi, côté chœur, se juxtaposent des styles différents, pourtant souvent mis en opposition, comme l'interprétation du décor flamboyant qui serait dû au frère aîné et le décor renaissance le fait du frère cadet ; vision archaïque d'un combat entre anciens et modernes. Et pourtant cette coexistence était bien réelle à cette époque, un choix délibéré mêlant les influences diverses dans bien des réalisations de la région et en premier lieu sur la façade de la cathédrale où, parmi des structures flamboyantes s'insinuent des décors et éléments grotesques nés au XVe siècle en Italie, mélanges de style ou d'influence qui perdurera encore une ou deux décennies dans la région.


Dans les lancettes de styles flamboyant des supports de statue de la façade de la cathédrale
 se dévoilent des candélabres ornés de grotesques. 
    

Base de la cage d'escalier du jubé de Villemaur-sur-Vanne

    Côté nef, la tribune comporte quatre scènes de plus, deux en retour d’angle à chaque extrémité. Les quinze bas-reliefs dans des cadres Renaissance sont consacrés à la Passion de Jésus. Les deux premiers panneaux, placés au retour Nord, représentent la Cène et l'Entrée du Christ à Jérusalem. Puis viennent les onze panneaux de la face avant.



Dans la niche de l'angle Nord, une vierge à l'Enfant

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L’Arrestation de Jésus

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La comparution de Jésus devant Caïphe

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La Flagellation

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L’Ecce Homo
présentation de Jésus portant le emblèmes royaux de dérision à la foule

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Jésus devant Ponce Pilate

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    Jésus portant sa croix

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La Crucifixion

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La Descente aux Limbes

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La Mise au tombeau

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La Résurrection

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    Les deux panneaux du retour sud représentent l’Apparition du Christ à Marie puis à Madeleine.

   Ainsi, le sculpteur a puisé à la fois dans un répertoire flamboyant traditionnel et dans le vocabulaire ornemental italianisant qui se retrouve dans de nombreuses œuvres et réalisations de cette époque. De fait des gravures ont pu servir de modèle aux scènes des bas-reliefs parmi lesquelles des œuvres de Dürer, de Schongauer et Lucas Cranach l’ancien. Certes, ces estampes n'ont pas été reproduites de façon servile et comme tous les artistes de cette époque, elles sont adaptées, transposées, et réécrite dans un langage champenois. 

    Ainsi, ces panneaux sculptés sont-ils l'œuvre de menuisiers ayant eu accès à ces modèles et capables de les transposer dans un langage champenois ou celle d'un sculpteur, plus habitué à de telles transpositions de gravures dans le bois ou la pierre ? Certes nous ne pouvons pas douter qu'ils aient réalisé tout l'ornementation de la menuiserie et des cadres, mais sont-ils les auteurs des panneaux sculptés ?  Nous connaissons l'exemple d'Yvon Bachot qui travailla à la sculpture des stalles de la cathédrale de Troyes sous la direction de maîtres menuisiers picards Adam Dobellemer et Mathieu Rommelles, en 1532, ou encore les stalles de la cathédrale d'Amiens dont les maîtres d'œuvres furent deux menuisiers, Arnauld Boulin et Alexandre Huet, qui firent réaliser les sculptures par Antoine Auvernier, en 1509. Plus généralement, dans ce type de réalisation, les maîtres menuisiers qui avaient la maîtrise d'œuvre de ces ouvrages déléguaient la sculpture à des ouvriers plus spécialisés, huchiers et ymagiers, soit des sculpteurs. Il en est de même pour le jubé de pierre de l'église Sainte-Madeleine de Troyes : le maître d'œuvre, le maître maçon Jean Gailde, avait fait appel au sculpteur Nicolas Halins pour la réalisation des parties sculptées (Le Jubé de Sainte-Madeleine de Troyes)Ainsi, très certainement, c'est une telle collaboration qui s'est conclue pour le jubé de Villemaur. Thomas et Jacques Guyon, menuisiers, maîtres d'œuvre de celui-ci, ont dû faire appel à un ymagier, ou sculpteur, pour la réalisation des bas-reliefs des panneaux et des statues ornant ce jubé.


Jésus-Christ au Jardin des Oliviers : 
la transposition dans le bois d'une gravure de Dürer.

    Le jubé de Villemaur est bien représentatif de la sculpture champenoise du XVIe siècle à la fois fidèle à la tradition flamboyante, ouverte aux nouveautés décoratives de la Renaissance et utilisant largement des modèles gravés venus du Nord ou de l’Est, de la Flandre ou de l’Empire. Cependant, la richesse ornementale de celui-ci mériterait une étude comparative plus approfondie.

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Bibliographie : 

Emile Gavelle, "Nicolas Halins dit le flamand, tailleur d'images (vers 1470 — après 1541) (fin)", Revue du Nord, tome 10, n°39, août 1924, pp. 199-200.

Charles Fichot, Statistique monumentale de l'Aube, tome 2, 1888, pp. 267-271.

Pierre Piétresson de Saint-Aubin, "Deux menuisiers picards autour des stalles de la cathédrale de Troyes", Bulletin de la Société d’Émulation d’Abbeville, XII, 1925, p. 388-406.

Francis Salet, "L'église de Villemaur", Congrès archéologique de France, 1955, pp. 459-462.

Gildas Bernard, "L'église de Villemaur", Mémoires de la Société académique de l'Aube, t. CV, 1967-1970, Troyes, 1971, pp. 61-75.

Véronique Boucherat, L'Art en Champagne à la fin du Moyen-Âge. Productions locales et modèles étrangers (v. 1485 - v. 1535), Presses Universitaires de Rennes, 2005.

Stéphanie-Diane Daussy, "Les stalles de la cathédrale d’Amiens (ca 1508-1519). Redéfinition des attributions", article extrait de la thèse : Autour des stalles et des reliefs sculptés du chœur et du transept de la cathédrale d’Amiens : les sculpteurs amiénois à la fin du Moyen Âge (ca 1490-1530), univ. Charles-de-Gaulle-Lille 3, C. Heck (dir.), 2007.

Florian Meunier, "Les architectes et maçons sur le chantier de la cathédrale de Troyes", Art et artistes à Troyes et en Champagne méridionale (fin XVe-XVIe siècle), Troyes, La Vie en Champagne & Centre troyen de recherche et d'études Pierre et Nicolas Pithou, 2016, pp. 130-140.


mardi 21 décembre 2010

Dominique Florentin, artiste de la Renaissance

Ce texte est un résumé revu et corrigé de l'article "Dominique Florentin, un état de la question" publié dans La Vie en Champagne, n° 43 de juillet-septembre 2005, p.55-65.


La Vierge et saint Jean du Calvaire
par Dominique Florentin pour le jubé de Saint-Etienne de Troyes
groupe sculpté conservé au musée du Vauluisant, Troyes

Appelé selon les sources Domenico del Barbieri, Domenico del Barbiere, Domenico Fiorentino et encore sous diverses formes Dominique Rycouvry ou Ricovery, Dominique Florentin serait né à Florence ou sa région entre 1501 et 1506, et mort à Troyes à une date encore indéterminée, au tout début des années 1570. La tradition rapporte qu’il a été inhumé en l’église Saint-Pantaléon, la paroisse où il résidait, près de la chapelle Saint-Jacques ; sa sépulture serait marquée par deux pals en sautoir gravés sur un carreau.

Selon la tradition, c'est sous cette pierre qu'aurait été enseveli
Dominique Florentin
 La même tradition voit dans le Saint Jacques de cette même église un autoportrait. Cependant, aucune source ne permet de lui attribuer cette œuvre et de confirmer cette tradition. 

Saint Jacques de l'église Saint-Pantaléon de Troyes
À l'origine, cette statue était posée dans le retable de la chapelle Saint-Jacques

Cet artiste italien, polyvalent, connu comme stucateur, graveur, peintre et sculpteur sur le chantier de Fontainebleau ou pour le compte des Dinteville ou des Guise, a influencé l’Art de la Renaissance à Troyes. Sa réputation fut telle que les auteurs dès le XVIIIe siècle, tels Pierre-Jean Grosley, lui attribuèrent la majeure partie des œuvres classiques restées anonymes ou non attribuées à d’autres.

Les premières mentions de l'artiste en France

Un courant historiographique, repris par des auteurs très récents, voudrait voir arriver Dominique Florentin à Troyes dans les années 1530, et c'est de Troyes, accompagné de troyens, qu'il se serait rendu à Fontainebleau. Cependant une telle affirmation ne peut s’appuyer sur aucune source et reste une hypothèse bien fragile. En effet, les premières mentions connues de la présence en France de Dominique Florentin sont contenues dans les comptes des bâtiments du roi, sur le chantier de Fontainebleau. Il y est présent entre 1537 et 1540 et y effectue plusieurs campagnes. Pour constituer des équipes de travail, Rosso Fiorentino et Le Primatice avaient fait appel à un certain nombre de leurs compatriotes, sans doute parmi lesquels Dominique Florentin, renforcés d’équipes françaises, dont un contingent d’artistes et artisans de Troyes, avec lesquels il se lia d'amitié.

À Troyes, Dominique Florentin figure pour la première fois dans les archives en 1541. Il est parrain du fils du peintre Pierre Pothier. Cependant cet événement ne prouve en aucune façon qu’il réside à Troyes à cette date, tout juste qu’il s’y rend à cette époque. Mais cette mention illustre les relations étroites et d’amitié qu’il a nouées avec les troyens sur le chantier de Fontainebleau, et en particulier avec les membres de la famille Pothier dont François, Jehan et Colin. C’est à partir de 1543 que l’on trouve la preuve de sa domiciliation à Troyes. Dominique Florentin habite une maison qui lui vient de sa femme dans le quartier Saint-Pantaléon, rue de Montpellier. Ce n’est qu’à partir de 1548 qu'il figure dans les registres d’imposition de la ville. Il avait épousé Colette Valone ou Valon, à une date indéterminée, entre 1537 et 1543. Elle était veuve de Maurice Favreau, maître maçon à Troyes.

Un artiste travaillant au service du roi de France

À Fontainebleau Dominique Florentin aurait travaillé aux fresques de la Galerie François Ier dont la décoration était sous la responsabilité de Rosso Fiorentino. Est-ce lui qui le fit venir à Fontainebleau ? Tous deux sont originaires de la même région, Florence, nom qu’ils portent comme surnom, « Fiorentino », et Vasari rappelle l'estime du Rosso envers Dominique comme stucateur.


Fontainebleau, galerie François Ier
 À la mort du Rosso, en 1540, Dominique Florentin intègre sans doute l’équipe du Primatice. Il est mentionné comme peintre et imagier, et travaille à la décoration de bâtiments extérieurs du château.
Il est aussi connu en tant que remarquable graveur au burin. C’est sans doute là qu’il exécute la plupart de ses estampes. Selon Henri Zerner, « Il a su être l’interprète intelligent de Michel-Ange ou de Primatice. » Par ses estampes, avec Jacques Androuet du Cerceau et Marc Duval, il participe à la diffusion d’une esthétique créée sur le chantier royal, « l’École de Fontainebleau ». Il a répandu en particulier des modèles de grotesques de type italien et que l’on retrouve dans la décoration murale et l’art textile.

Au cours de l’année 1545, le Florentin séjourne à Rome, envoyé par François Ier et accompagné de Vignole. Le roi les chargea de réaliser des moulages en plâtre de plusieurs statues antiques destinées à être coulées en bronze pour Fontainebleau. À cette occasion, les deux artistes sont les hôtes de Raffaello da Montelupo, ancien collaborateur de Sansovino et de Michel-Ange. L’influence de cet architecte et la relation établie avec Vignole, excellent connaisseur de Vitruve et de l’architecture antique se retrouvera dans ses réalisations troyennes. Après ce voyage, il travaille de façon moins régulière à Fontainebleau. D'une part la mort de François Ier, en 1547, a ralenti considérablement les travaux du chantier, d’autre part, Fontainebleau ne sera plus le principal chantier royal. Dominique Florentin est encore quelquefois signalé à Fontainebleau, la mention la plus importante étant en 1561. Cette année-là, il y réalise neuf des vingt-quatre figures en bois pour le jardin de la reine.

Dominique Florentin travailla aux monuments funéraires d'Henri II, entre 1559 et 1565. Sur le dessin de Primatice, il réalisa le piédestal et le vase de cuivre pour le monument du cœur d’Henri II, au couvent des Célestins de Paris, en collaboration avec Germain Pilon qui sculpta le groupe des Trois Grâces. Il fit aussi le modèle en terre de la statue en cuivre du tombeau d’Henri II à Saint-Denis, cette dernière réalisée par Germain Pilon. Le roi, à genoux, prie sur la plateforme du monument funéraire.

Le piédestal du monument du cœur d'Henri II
conservé au Musée du Louvre
Le mécénat des Dinteville

  L’achèvement de la galerie François Ier à Fontainebleau et des principaux ensembles décoratifs du château allait laisser au Primatice et à Dominique Florentin un peu plus de temps pour répondre à des commandes privées.
  Au début des années 1540, Dominique Florentin réalisa pour l’église de Montiéramey un autel, aujourd’hui disparu. Cette l’abbaye était tenue par François II de Dinteville, évêque d’Auxerre. Il réalise pour le même mécène des gravures du martyr de saint Étienne ; au bas de la dalmatique que porte le protomartyr figurent les armoiries des Dinteville.

  Dès 1543, il est présent au château de Polisy, aux côtés du Primatice. Ce château fut érigé par Jean de Dinteville, ambassadeur pour François Ier en Angleterre. Devenu paralytique et impotent, celui-ci avait décidé de quitter la Cour et de se retirer dans ses terres. C’est dans ce château qu’il exposa le très célèbre tableau que Hans Holbein fit de lui, ''Les Ambassadeurs''. Dominique Florentin travailla au château à différentes dates entre 1544 et 1552.
  En 1552, 1553 et 1555, il acheta des terres à Montiéramey dont le payement s’était fait par l’intermédiaire de l’abbé, abbaye dirigée successivement par François II de Dinteville (1538-1554) et son cousin Joachim (1554-1566). Ainsi, Dominique Florentin s’établit en propriétaire terrien hors de la ville de Troyes mais sous la protection de ses mécènes.

Le mécénat des Guise

  Alors que Fontainebleau était dans sa plus grande période d’activité, Claude de Lorraine, duc de Guise, faisait édifier le château du Grand Jardin de Joinville, véritable petit palais de la Renaissance. Les travaux furent réalisés en deux campagnes entre 1533 et 1550. Le 12 avril 1550, mourrait le duc. Un véritable service funèbre royal lui fut rendu, à l’imitation de celui de François Ier à Saint-Cloud, en 1547. Le tombeau allait prendre cette dimension royale, s’inspirant des sépultures des souverains français. Sa réalisation en fut confiée au Primatice qui en fit les dessins. Ces principaux collaborateurs, Dominique Florentin et Jean Picard, assurèrent la réalisation des sculptures. Le monument funéraire fut achevé avant la fin de l’année 1552.

  Le 29 mars cette même année, le roi Henri II, alors à Joinville avec sa Cour, accordait à « Dominicque Rycouvry » ses lettres de naturalisation, en même temps que le neveu et la nièce du Primatice. L’année suivante, il répondait à la plus importante commande des Guise, la « grotte » de Meudon. C’était un vaste édifice abritant plusieurs fontaines, orné de sculptures, stucs et plafonds peints, ouvert de nombreuses arcades sur les jardins que dominait le château de Meudon. Lieux où l’on pouvait trouver la fraîcheur l’été, c’était aussi le musée privé du cardinal de Lorraine où il exposait ses collections antiques rapportées d’Italie, dont des bustes d’empereurs romains. D’après Vasari, c’est Domenico del Barbiere (Dominique Florentin) et Poncio Jacquio qui exécutèrent les sculptures, l’essentielle de celles-ci réalisées sans doute entre 1556 et 1557.

Dominique Florentin, maître d’œuvre et architecte à Troyes

  C’est à Troyes que l'artiste s’affirme en tant qu’artiste indépendant, se libérant de la tutelle de Primatice. Les premiers travaux qu’on puisse lui attribuer dans la ville sont éphémères. Il dirige en 1548 les ouvrages réalisés pour l’entrée d’Henri II à Troyes. Dans le contrat, qu’il signe « Domenico Fiorentino », il est qualifié d’ ymagier et painctre. Il conçut pour l’occasion et dirigea la réalisation de tous les décors qui ornaient les rues dans lesquelles le roi devait passer. Pour la première fois pour une entrée royale à Troyes furent érigés des arcs de triomphe, ornés de festons et de sculptures.
  C’est à nouveau à Dominique Florentin que fait appel la municipalité pour réaliser les décors de l’entrée de Charles IX. Il y travaille de novembre 1563 à mars 1564.


Le jubé de Saint-Etienne de Troyes
Gravure de Patte publiée dans les Ephémérides troyennes pour l'an de grace M.DCC.LXI.
éditées par P.J.Groley
 Voir la reconstitution 3D du jubé réalisée par Okénite Animation dans le cadre de l'exposition "Le Beau XVIe siècle. Chefs d'œuvres de la sculpture en Champagne du 18 avril au 25 octobre 2009" : http://www.sculpture-en-champagne.fr/video.php

 Le jubé de la collégiale Saint-Étienne est la première grande réalisation qui lui est personnellement connue et les sculptures qui en subsistent sont les seules qui, dans la région troyenne, puissent lui être attribuées sans contestation possible.
Les arcs de triomphes qu’il avait érigés pour l’entrée de 1548 avaient-ils servi de modèles grandeur réelle pour de nouvelles commandes ? De fait un an après l’Entrée Royale, le 29 octobre 1549, les chanoines de Saint-Étienne lui commandèrent un projet pour le jubé de leur église. Le travail dut être achevé en août 1550. Le Jubé, aujourd'hui disparu se présentait comme un véritable arc de triomphe à trois arches. Il était décoré des statues de la Foi et de la Charité sur les côtés de l’entablement (aujourd'hui déposées dans le chœur de l'église Saint-Pantaléon), et sur le fronton le Christ en croix, en bois avec de part et d'autre la Vierge et de saint Jean en pierre (toutes deux conservées au musée du Vauluisant de Troyes). Sur la corniche, quatre bas-reliefs représentaient des scènes la vie de saint Etienne (conservés dans l'église de Bar-sur-Seine).  

La Charité de Dominique Florentin
pour le jubé de Saint-Etienne de Troyes
Conservée à l'église Saint-Pantaléon de Troyes
La Foy de Dominique Florentin
pour le jubé de Saint-Etienne de Troyes
Conservée à l'église Saint-Pantaléon de Troyes


   On lui attribue d'autres commandes similaires, s’inspirant elles aussi de la structure des arcs triomphaux. Tout d’abord le portail occidental de l’église de Saint-André-les-Vergers (en 1549), le portail nord de Saint-Nizier de Troyes (daté du règne de Henri II : 1547-1559), auquel a collaboré son gendre Gabriel Favereau, et enfin le portail méridional de Saint-Nicolas (1551-1554). Pour ce dernier, le maçon Jehan Faulchot en est l’exécutant. Le sculpteur François Gentil en réalisa les statues. Cependant aucune source ne peut confirmer ces attributions à Dominique Florentin.

Dès 1548, Dominique Florentin apparaissait aussi comme maître maçon et à ce titre il travailla sur les chantiers troyens. Au début des années 1550, il est à Saint-Étienne à divers travaux de maçonnerie. Il rétablit des tombes, répare du pavé et des marches dans l’église. On le voit encore œuvrer pour la ville.

Pour aller plus loin :

- Babeau, Albert, Dominique Florentin, sculpteur du seizième siècle, Réunion des Sociétés des Beaux-Arts des département, Paris, Plon, 1877

- Boudon-Machuel, Marion, « Dominique Florentin : l’œuvre sculptée en Champagne », Catalogue de l’exposition Le Beau XVIe siècle. Chef-d’œuvre de la sculpture en Champagne, Hazan-Conseil Général de l’Aube, 2009, p.200-211

- Boudon-Machuel, Marion, Des âmes drapées de pierre. Sculptures en Champagne à la Renaissance, Collection "Renaissance", Presses Universitaires de Rennes et Presses Universitaires François-Rabelais, 2017.

- Bresc-Bautier, Geneviève, « Les sculpteurs de Primatice », Primatice. Maître de Fontainebleau, Josette Grandazzi (éd.), Paris, Réunion des Musées Nationaux 2004, p.31-32.

- Galletti, Sara, La chiesa di Saint-Nicolas di Troyes (Aube, France) : dal cantiere tardogotico al portale rinascimentale di Domenico del Barbiere, mémoire de Laurea soutenu à l’Istituto Universitario di Architettura de Venise en juillet 1999.

- Galletti, Sara, « L’architecture de Domenico del Barbiere : Troyes, 1548-1552 », Revue de l’Art, n° 136, 2002, p.37-54.

- Hany, Nicole, « Dominique Florentin et la Renaissance Italienne à Troyes. La peinture sur verre entre 1530 et 1580 », La Vie en Champagne, décembre 1977, p.5-12

- Nany, Nicole, « Dominique Florentin : nouveaux documents d’archives troyens. Ses travaux pour le mausolée de Claude de Lorraine à Joinville », dans La Haute-Marne et l’Art. Peintres, sculpteurs haut-marnais du XVIe siècle à nos jours. Recueil des communications présentées aux Journées haut-marnaises de l’art et d’histoire (Chaumont, 27-28 mars 1982), p.19-32.

- Prévost, Arthur, « Note sur Dominique Florentin sculpteur », Annuaire administratif, statistique et commercial du département de l’Aube pour 1931, Troyes, Bouquot, 1931, p.37-38.

- Provence, Jacky, « Dominique Florentin, un état de la question », La Vie en Champagne, juillet-septembre 2005, n°43, p.55-65

- Turquois, Michel, « Repères chronologiques sur la vie de Dominique Ricouvri, dit Le Florentin (né vers 1505 - mort en 1570 ou 1571) », Le Beau XVIe siècle Troyen, Centre troyen de recherches et d’Histoire Pierre et Nicolas Pithou (Centre Pithou), Troyes, 1989

- Vasari, Vie des peintres, sculpteurs et architectes, trad. Leclanché, Paris, 1839, tome V, p .83.

- Wardropper, Ian, The Sculpture and Prints of Domenico del Barbiere, Thèse de doctorat, New York University, Institute of Fine Arts, 1985

- Wardropper, Ian, « New attributions for Domenico del Barbiere’s jubé at Saint-Etienne, Troyes », Gazette des Beaux Arts, octobre 1991, p.111-128.

- Wardropper, Ian, « Le mécénat des Guises. Art, religion et politique au milieu du XVIe siècle », Revue de l’Art, n° 94, 1991, p.27-44.

- Zerner, Henri, L’Art de la Renaissance en France. L’invention du classicisme, Paris, Flammarion, 1996.