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dimanche 21 septembre 2025

Conclusion, "Désir d'harmonie au XVIe siècle (II). Amadis Jamyn et Chaource"

 Conclusion, Désir d'harmonie au XVIe siècle (II). Amadis Jamyn et Chaource, Centre troyen de recherche et d'études Pierre et Nicolas Pithou,  2e trimestre 2024.


 En 2021, Guy Cure publiait aux éditions Liralest – Éditions Dominique Guéniot Amadis Jamyn, un poète et savant champenois au temps des Guerres de religion, fruit d’un long travail de recherche et de compilation de l’intégrale de l’œuvre poétique du poète chaourçois. Dès 2013, le Centre Pithou avait projeté d’accompagner la publication de ces travaux par un colloque, autour d’Amadis Jamyn et des poètes champenois du XVIe siècle. Ce projet a trouvé son accomplissement avec le colloque « Désir d’harmonie. Poésie, musique et politique au XVIe siècle, en Champagne méridionale » qui s’est tenu les 24, 25 et 26 mars 2023, à Vendeuvre-sur-Barse, autour de Nicolas Bourbon, à Chaource, autour d’Amadis Jamyn, et à Troyes, autour de Jean Passerat. Ce colloque venait compléter et enrichir le travail mené par le Centre Pithou autour de cette période des guerres de Religion depuis 1998 avec la publication de la Chronique de Troyes et de la Champagne durant les Guerres de Religion (1524-1594) de Nicolas Pithou, par Pierre-Eugène Leroy (1), le colloque Les Pithou, les lettres et la paix du Royaume (2), le colloque Mémoires et mémorialistes à l'époque des Guerres de religion (3) et l’édition du Recueil des choses les plus mémorables advenues dans le royaume de France (1582-1595) de Jacques Carorguy en 2011 (4). 

Après la publication du premier tome « Désir d'harmonie au XVIe siècle. Nicolas Bourbon et Vendeuvre-sur-Barse », ce deuxième tome consacré à Amadis Jamyn est la pièce centrale de ce triptyque, réunissant les textes des intervenants au cours de cette deuxième journée de colloque. Ces contributions viennent enrichir ce beau travail de Guy Cure par des regards croisés sur le poète et une exploitation renouvelée des sources, certaines inédites. 

Amadis Jamyn naît vers 1540 ou 1541, alors que la réforme de Calvin progresse dans la région, quatre ans après que ce dernier publie l’Institutio Christianae Religionis (ou Institution de la religion chrétienne). Parallèlement, se développent localement des mouvements catholiques en réaction aux réformes protestantes, sous l’action de confréries et de l’évêché qui mène un combat judiciaire et spirituel, en particulier avec la personne de l’official Jean Collet, curé de la toute proche localité de Rumilly-lès-Vaudes (5). C’est dans ce contexte que s’ouvre le Concile de Trente. La jeunesse du poète chaourçois voit les tensions entre les communautés religieuses s’exacerber, devenir de plus en plus violentes jusqu’à l’explosion qui touche la région au cours de l’année 1562 avec les massacres de Wassy, de Sens et de Bar-sur-Seine, faits majeurs qui marquent la première guerre de Religion ; Pierre-Eugène Leroy évoque les événements barséquanais et les représailles qui s’ensuivent à l’égard des protestants de la région (6). Cette violence s’invite à Chaource. Claude-Nicolas Jamyn, père d’Amadis est-il encore en charge à la prévôté de Chaource en janvier 1563 lorsque qu’un sergent troyen surnommé « Guileaume d’Espagne » vient s’y emparer du protestant Antoine Huyart, conseiller au siège présidial de Troyes (7) ? Les liens avec Troyes se lisent au travers des Chroniques de Nicolas Pithou. En 1571, c’est un natif de Chaource qui y est lieutenant criminel, qualifié de « catholique des plus séditieux » (8). En 1588, Troyes tombe aux mains du cardinal de Guise. Il purge le conseil de ville et y place de fervents fidèles dont Nicolas Guichard, autre natif de Chaource et avocat à Troyes, « l’un des plus factieux de la ville » (9).

Amadis Jamyn n’est déjà plus à Chaource en 1563, mais il n’a pu qu’être sensible à cette déchirure grandissante dans sa jeunesse qui se traduit dans un grand nombre de poèmes. Patrick de Villepin nous plonge dans ce milieu dans lequel Amadis est né et a vécu son enfance. Filiation, parentèle et sociabilités sont autant de facteurs pouvant expliquer ses engagements et cette sensibilité. L’ensemble des interventions permet de dresser un portrait d’Amadis Jamyn. Il est issu de cette société du monde des marchands et tanneurs de Chaource dont la famille a accédé à des charges financières et judiciaires au service du roi ou des grands du royaume, et par conséquent à la petite noblesse de robe. Son père Claude-Nicolas est procureur fiscal du roi au bailliage puis prévôt de Chaource (1541), et encore procureur de Charles de Luxembourg, baron de Chaource (1548). Licencié ès lois et avocat, Claude-Nicolas a donc fréquenté une faculté de droit qui outre le droit enseigne à l’époque le latin et le grec, voire l’hébreux, à la recherche de l’authenticité des sources anciennes. L’humanisme juridique venu d’Italie réforme au cours du XVIe siècle l’enseignement du Droit en France et en dépasse même le cadre. C’est sans doute auprès de leur père ayant reçu les prémices de cet enseignement que les frères Jamyn s’initieront aux humanités avant d’aller à leur tour fréquenter un collège, comme le fait à une date inconnue Amadis, après être passé à la pension de Thierry Morel, ainsi que le suggère Patrick de Villepin. Élève au collège de Coqueret à Paris, Amadis a comme maître Jean Dinemandi, surnommé Dorat, comme avant lui Pierre de Ronsard. Ce collège est le berceau de la Pléiade. 

Claude-Nicolas est encore marguillier de l’église de Chaource, acteur de la ferveur catholique qui s’exprimait dans la reconstruction de l’édifice, entamée dès le début du siècle, et de son embellissement par un grand nombre d’œuvres autant artistiques que de dévotion. La famille et ses alliances compte encore parmi elle des membres du clergé ; Amadis suit cette voie spirituelle. Il entre en cléricature, recevant la tonsure en 1569. En 1572, il est pourvu de la cure d’Artins, dans le Vendômois de Ronsard. Cette ascension sociale de la famille trouve son couronnement avec l’anoblissement d’Amadis en 1573, alors nommé secrétaire du roi Charles IX. Avec l’achat du gagnage de Basly, en octobre 1574, Amadis donne une assise foncière à son rang nobiliaire. 

Comme le rappelle Adeline lionetto, c’est en 1563 qu’Amadis est mentionné pour la première fois dans un poème polémique en tant que « page » de Pierre de Ronsard, terme alors peu flatteur mais qui signifiait qu’il était à son service – mais ce n’est qu’en 1568 qu’on le trouve mentionné comme étant son « secrétaire ». En 1563, Ronsard publiait à Avignon Réponse aux injures et calomnies de je ne sais quels prédicants et ministres de Genève, en réponse aux attaques des protestants suite à la publication de son Discours sur les misères de ce temps, écrit en mai 1562 après les massacres de Wassy et de Sens, ainsi que de sa Remontrance au peuple de France, composé en décembre 1562, dans lesquels il défendait le catholicisme. 

À la suite de son maître et ami Ronsard, sa plume est au service de sa religion. Guy Cure rappelle que la première pièce qui lui est connue, est l’épitaphe écrite pour le tombeau du connétable Anne de Montmorency, mort après la bataille de Saint-Denis en 1568 ; il fait l’éloge des Guise, dont celui de François, mort en 1563. S’il célèbre les victoires catholiques de Jarnac (13 mars 1569) et de Moncontour (3 octobre 1569), certain que la paix et la concorde reviendront avec l’anéantissement de l’ennemi protestant par le roi qui mène cette guerre juste, il s’abstient pour d’autres événements tels que la Saint-Barthélemy, qu’il a pu vivre sans doute au plus près à Paris. En effet, comme le montrent les auteurs, Amadis est devenu un témoin privilégié depuis qu’il est au service de Ronsard. Ce dernier, devenant poète et aumônier du roi, lui ouvre l’accès à la Cour. De fait, est-ce Amadis Jamyn qui compose sous le pseudonyme de Heurnay, aux côtés de Ronsard, pour les festivités du Grands carnaval de Fontainebleau ? Adeline Lionetto reprend et développe l’hypothèse de Michel Simonin. Chants et musique composés pour ces festivités sont un appel à la paix, après les terribles années qui viennent de passer. Elles inaugurent le tour de France de Charles IX, organisé à la majorité du roi par la reine mère, Catherine de Médicis. Nous savons qu’Amadis a accompagné un certain temps, aux côtés de Ronsard ou peut-être seul, cette grande déambulation de la Cour. Guy Cure nous rappelle qu’il écrit un poème à l’occasion d’un tournoi qui a lieu à Bayonne le 25 juin 1565 (10). Un temps en Vendômois auprès de son ami et maître Ronsard, au prieuré de Saint-Cosme et au prieuré de Croix-Val dont il est l’éphémère bénéficiaire, Amadis rejoint la Cour. Il met plus encore sa plume au service de Charles IX et de sa mère, Catherine de Médicis, alors nommé lecteur ordinaire de la chambre, attesté comme tel en 1571, puis secrétaire du roi, en 1573. Il célèbre les événements familiaux de la famille royale, il fréquente la Cour, l’entourage royal, les salons littéraires et l’Académie royale. Adeline Lionetto met en avant les contributions connues d’Amadis aux fêtes royales : entrées royales, ballets, comédie et tournois. Ces contributions se concentrent entre les années 1573 et 1575, sa période la plus faste en ce domaine. Cette même année 1575, Amadis Jamyn publie Les Œuvres poétiques écrites sous Charles IX cependant décédé le 30 mai 1574, et dédiées alors à son successeur Henri III, « au Roy de France et de Pologne ». Plus que le roi encore, il y vénère la reine mère, célèbre sa politique prudente et mesurée avec laquelle la paix finirait par s’imposer. L’Œuvre nourrie des textes antiques, inspirée aussi des poèmes de Ronsard, est un succès et est rééditée en 1577 et 1579 ; il travaille parallèlement à la traduction de l’Illiade et de l’Odyssée. L’inventaire après décès de la bibliothèque d’Amadis, étudié par Christine Portier-Martin, montre qu’il en avait une précieuse édition en grec, les Poetae Graeci Principes Heroiciainsi, édité en 1566 par Henri Estienne. D’autres auteurs gréco-romains enrichissaient sa bibliothèque, dont le Platonis Opera, sorti aussi chez Estienne, en 1578, éditeur qu’il fréquente pour y avoir fait imprimer ses Œuvres poétiques. En 1584, Amadis publie chez un nouvel éditeur le Second Volume de ses Œuvres, dédié à Henri III. Dans ce second volume, Amadis reste au service du roi mais il s’est déjà éloigné de la Cour, lassé et désabusé sans doute d’attendre l’harmonie venir à coup de paix éphémères et répétitives, éclipsé aussi par un rival auprès du roi, Philippe Desportes, et/ou par imitation de son maître Ronsard retiré dans son Vendômois natal.  

Analysant les archives notariales parisiennes, Christine Portier-Martin montre qu’Amadis prépare son retour au pays dès les années 1579-1580, revendant offices et renonçant à des prébendes excentrées, se recentrant sur la région de Chaource. Au cours des années 1580, il accorde de nombreuses créances à des personnes de toutes conditions en Champagne méridionale, entre Mussy-l’Évêque, Arthonay et Ervy. Ses poèmes montrent qu’il s’intéresse au monde paysan, en bon seigneur du gagnage de Basly. En septembre 1580, il fait légataires universels deux de ses trois frères, Claude lieutenant général et ordinaire au bailliage de Chaource, et Gabriel, marchand, pour tous ses « biens meubles et immeubles ». Son plus jeune frère, Benjamin, n’est pas mentionné. En ces temps troublés, la division touchait de nombreuses familles, et la famille Jamyn n’y échappe pas. Patrick de Villepin aborde la question de Benjamin qu’il qualifie de « paria ». Cette rupture définitive semble se faire au cours du début des années 1580. Peu avant, tous deux étaient encore dans l’entourage de Marguerite de Valois, d’après l’album de vers manuscrit de celle-ci. Benjamin avait pris le parti du duc d’Alençon, dont il fut le secrétaire, de 1572 à 1584, un des chefs du parti des « Malcontents », allié au cours de la 5ème guerre de religion au protestant Henri de Navarre. Benjamin dût lui-même avoir des amitiés protestantes ; le poète barséquanais, Pierre Poupo lui dédie un sonnet (11). Avec la mort du duc d’Alençon, en 1584, dernier héritier au trône, et tandis qu’Henri de Navarre devient le prochain successeur à la couronne de France, la déchirure s’agrandit. Le 31 décembre 1584 est signé à Joinville la naissance de Ligue. La peur de voir un protestant prendre la couronne du royaume très chrétien plonge le royaume dans de nouvelles guerres, après quelques années d’accalmie au cours desquelles Amadis Jamyn avait regagné sa patrie natale. Au cours de ces quelques années de paix relative, avait-il pensé à un retour de l’harmonie, lui permettant de mettre forme ses projet pour sa famille et la communauté chaourçoise ? En 1582, il signe une donation pour les deux frères, Charles et Gabriel ; acte qualifié de « fondateur » par Christine Portier-Martin dans lequel Amadis précise ses intentions futures sur le devenir de ses biens dont une partie irait au bourg qui l’avait vu naître : la fondation d’un collège. Les années suivantes, Amadis travail à cette fondation par l’acquisition d’un corps de logis rue du pont, en 1584, et, en 1585, il complète celle-ci par l’achat de terrains mitoyens.

Mais déjà les armées fourbissent leurs armes tandis que la peste et la famine s’abattent sur la région. Jacques Carorguy, greffier au bailliage de Bar-sur-Seine témoigne dans ses mémoires du retour des fléaux en Champagne méridionale avec la Ligue (12). À la fin de l’année 1588, Chaource est prise par le seigneur de Praslin. Il y établit une garnison qui « courre » jusqu’à Bar-sur-Seine (13), pille les villages. Ses soldats s’emparent des voyageurs et des habitants des localités afin de les rançonner. Sous la protection de cette garnison, Chaource devient un refuge royaliste. On y trouve ainsi le procureur du roi de Troyes ou encore Claude de Dinteville, épouse de François de Cazillac. La vie à Chaource et dans le plat pays n’est pas si paisible et ne peut qu’inquiéter le seigneur de Basly. Ravages et pillages sont quotidiens dans la région. Est-ce ce contexte qui pousse Amadis Jamyn à vouloir aider la communauté de Chaource à réparer ses portes et murailles dans son testament, le 15 mai 1591 ?  En novembre 1591, après son entrée à Troyes, le duc de Guise s’empare de Bar-sur-Seine puis menace Chaource avant de s’en détourner pour aller mettre le siège devant Saint-Phal, piller et incendier le village après sa prise (14).

Ainsi, le 15 mai 1591, Amadis Jamyn rédige son testament, analysé par Christine Portier-Martin. Aspirant à la paix et à l’harmonie, mais dans un royaume catholique, il rédige ses dernières volontés pour faire la paix avec lui-même et assurer le salut de son âme au profit de la communauté. Ce salut passe comme tout bon chrétien par des messes, prières, chants et collectes. Il passe encore en bon catholique en des œuvres charitables, des œuvres cependant exceptionnelles, la fondation du collège afin d’ « instruire et faire instruire la jeunesse tant aux bons livres de la langue latine et grecque que aultres instructions ordinaires et accoustumées en un collège, » et parmi cette jeunesse douze écoliers pauvres dont l’enseignement est pris gratuitement en charge, ces douze écoliers chargés de participer aux messes et chants donnés pour son salut. Ainsi, par l’éducation humaniste de cette jeunesse et sa participation aux dévotions catholiques, ne veut-il pas instaurer l’harmonie tant espérée au sein de sa patrie à défaut du royaume ?

Amadis Jamyn aura vu naître et grandir la division toute sa vie et jusqu’à sa mort, le 5 janvier 1593. Il ne connaîtra pas la lente réduction de cette fracture, qui débute avec l’abjuration du protestantisme et le sacre d’Henri IV, et localement la révocation de la garnison de Chaource en 1594, l’entrée d’Henri VI à Troyes le 30 mai 1595 qui achevait de pacifier la région, ni l’harmonie instaurée dans le royaume par l’Édit de Tolérance signé à Nantes le 13 avril 1598, harmonie inédite car tolérant pour la première fois deux religions en un même royaume.

* * * 

(1) Reims, Presses Universitaires de Reims, 2 tomes, 1998 et 2000.

(2) Actes du colloque des 13, 14 et 15 avril 1998 rassemblés et présentés par Marie-Madeleine Fragonard et Pierre-Eugène Leroy, collection « Colloques, congrès et conférences sur la Renaissance N° 38 », Paris, Honoré Champion, 2003, réédités en 2024 par Classiques Garnier dans la collection « Colloques, congrès et conférences sur la Renaissance européenne, n° 38 ».

(3) Actes du colloque de Montiéramey et Bar-sur-Seine 24-25 avril 2003, Textes réunis par Jacky Provence, Paris, Honoré Champion, 2015, Bibliothèque d'Histoire Moderne et Contemporaine, n°47.

(4) Édition du manuscrit 2426 de la Médiathèque du Grand Troyes par Jacky Provence Bibliothèque d'Histoire moderne et contemporaine, Paris, Honoré Champion, 2011.

(5) "Jacques et Jean Colet, notables troyens et mécènes à Rumilly au XVIe siècle", Rumilly-lès-Vaudes. Son manoir, son église et ses mécènes, sous la direction de Marion boudon-Machuel et Jacky Provence, Troyes, La Vie en Champagne, 2016 (Arch. dép. Aube, BP 4208).

(6) Par ailleurs, ce contexte de montée des violences et ces violences elles-mêmes à l’échelle régionale avaient fait l’objet d’études et de publications par mes soins dont : brochure « Bar-sur-Seine au temps des Guerres de Religion », Patrimoine barséquanais, texte de la conférence donnée à Bar-sur-Seine le 26 novembre 1998 (Arch. dép. Aube, 579 PL 1) ; « Se défendre dans le Barséquanais pendant les Guerres de Religion », Actes du colloque Se défendre en Champagne-Ardenne à travers les siècles tenu à Sedan les 6 et 7 juin 2002, Centre d’Études Champenoises et CERHC Université de Reims-Champagne-Ardenne ; La Saint Barthélemy Barséquanaise, 23 août 1562, conférence donnée à Bar-sur-Seine le 23 août 2002 ; « Les pratiques religieuses populaires face à la morale réformée de Nicolas Pithou », Dévotions populaires. Actes du colloque (tenu à Reims les 25-27 avril 2002) sous la direction de Michel Tamine, CERHC et CEPLECA, Université de Reims-Champagne-Ardenne, Editions Dominique Guéniot, 2008, p.415-433 (Arch. dép. Aube BP 3708)  ; « Miracle ou imposture ? Les événements autour de la Belle-Croix de Troyes au prisme de Nicolas Pithou et Claude Haton », Actes du colloque Claude Haton en son temps, Provins – Hôtel-Dieu, 10 et 11 octobre 2009, Provins, SHAAP, 2009, p.115-134 (Arch. dép. Aube HB 3424).

(7) Nicolas Pithou de Chamgobert, Chronique de Troyes et de la Champagne durant les guerres de Religion (1524-1594), édition par P.-E. Leroy, PUR, 1998, Tome I, p. 491.

(8) Ibid., 2000, Tome II, p. 481-482.

(9) Ibid., 2000, Tome II, p. 909.

(10) Guy Cure, Amadis Jamyn, un poète et savant champenois au temps des guerres de Religion, éd. Liralest – Editions Dominique Guéniot, 2021, p. 35.

(11) Pierre Poupo, La Muse Chrestienne, texte établi, présenté et annoté par Anne Mantero, Paris, Société des Textes Français Modernes, 1997, p. 353.

(12) Jacques Carorguy, Recueil des choses les plus mémorables advenues dans le royaume de France (1582-1595), éd. Jacky Provence, Paris, Honoré Champion, Bibliothèque d’histoire moderne et contemporaine n°34, 2011.

(13) Ibid., p. 56.

(14) Ibid., p. 118.




jeudi 21 août 2025

Les villages et les malheurs de la Ligue dans les mémoires de Jacques Carorguy (1582-1594)

 Cet article a été édité dans les actes du colloque Vivre au village en Champagne à travers les siècles, tenu à Reims les 10 et 11 juin 1999, organisé par le Centre d'Études Champenoises, textes réunis par Patrick Demouy et Charles Vullliez, édités aux Presses Universitaires de Reims en 2000.

Cette contribution exploite et analyse à travers le thème "vivre au village" le "Recueil de Jacques Carorguy", greffier au bailliage de Bar-sur-Seine entre 1582 et 1595. Ce "receuil" a été essentiel dans la mise en contexte de l'entrée de Henri IV à Troyes le 29 mai 1595, sujet du mémoire de maîtrise "Une ville en fête : les entrées de Henri IV et Louis XIII à Troyes (1595 & 1629)", réalisé sous la direction du Professeur Yves-Marie Bercé et soutenu en 1990.

L'article revoie au manuscrit original (ms. 2426) conservé à la Médiathèque Jacques Chirac de Troyes et à l'édition réalisée par Edmond Bruwaert en 1880 sous le titre de Mémoires de Jacques Carorguy, greffier de Bar-Sur-Seine, à Paris, A.Picard. 

À l'époque était en préparation par nos soins une nouvelle édition de ces mémoires qui sera éditée en 2011 :  Jacques Carorguy, « Recueil des choses les plus mémorables advenues dans le royaume de France (1582-1595) », édition du manuscrit 2426 de la Médiathèque de l’Agglomération Troyenne publiée par Jacky Provence, Paris, Honoré Champion, 2011 ; préface du professeur Yves-Marie Bercé, membre de l’Institut.

dimanche 24 mars 2013

Le vitrail en Champagne méridionale (4) : la verrière du Miracle des Billettes dans l'église Saint-Nicolas de Troyes (1563)

Verrière du miracle des Billette
Église Saint-Nicolas de Troyes
1563

La verrière du miracle des Billettes ou de la Sainte Hostie
dans l'église Saint-Nicolas de Troyes (1563)

  La verrière du miracle des Billettes à Saint-Nicolas de Troyes se détache à plus d'un titre de la série que l'on retrouve à travers la Champagne méridionale (voir : Le miracle des Billettes ou de la Sainte Hostie dans les vitraux de Champagne méridionale) :

- Elle fut posée en 1563, tandis que les autres le furent au cours des années 1540.

- Elle adopte un style très différent, d'esprit beaucoup plus Renaissance.

   Dans cette verrière, le décor de la Légende nous fait quitter le Paris du XIIIe siècle, ou plutôt du XVIe siècle, pour nous projeter dans un environnement antique, romain, avec des accents orientaux pour ce qui concerne la boutique de Jonathas, une tente au-devant de laquelle il tient son activité d'usure. Habillé à la mode turque, ce n'est pas seulement  le juif qui est identifié mais tout ennemi de la Foi.


  Si cette verrière n'entre plus dans le contexte d'une lutte purement dogmatique contre les préceptes de la religion protestante alors en pleine expansion dans la région dans les années 1540, s'opposant à la nature du pain et du vin que leur donne les catholiques après leur consécration à la messe, précédant et accompagnant les débats du Concile de Trente qui se tenaient alors, elle est posée à une période bien particulière, à la fin de la première guerre de religion qui secoua la région :
- Le 1er mars 1562, l'Est de la Champagne est frappé par le massacre de Wassy qui marque le début des Guerres de religion (voir : 1er mars 1562 : le massacre de Wassy).
- En avril, c'est la ville Sens, à l'ouest de la Champagne, qui est touchée par ces massacres.
- Le 24 août 1562, selon les chroniqueurs, au moins 130 protestants pour la plupart troyens sont massacrés à Bar-sur-Seine. Troyes y a participé activement en finançant l'expédition, et en y envoyant son artillerie et ses soldats.

  Haute de 5,65 m et large de 3 m, cette verrière est une grisaille pâle rehaussée de jaune d'argent. Elle est composée de 3 lancettes à 3 registres et un tympan à deux oculi et 3 écoinçons. La lecture du vitrail est beaucoup plus complexe que le dit Danièle Minois dans sa notice dans Les vitraux de Troyes, XIIe-XVIIe siècle [1]. Des restaurations et des ajouts en ont sans doute bouleversé l’ordre. J'en donnerai une lecture un peu différente.

  Voici le plan de lecture que je propose :



La question des donateurs

  Danielle Minois, dans sa notice, suivant celle du Corpus Vitrearum [2], donne pour donateur les familles Le Tartier, Marisy et Mauroy. 

  Les armoiries des Mauroy et Le Tartier figurent dans le registre inférieur, ou premier registre, de la lancette centrale, lui-même coupé en deux scènes.


Verrière du Miracle des Billettes
Église Saint-Nicolas de Troyes
Panneau central du registre inférieur (1)

 Dans la partie inférieure du panneau, deux donatrices sont représentées de façon traditionnelle, priant agenouillées, avec entre elles une enfant. Celle de droite peut être identifiée grâce à des armoiries : mi-parti les armes de la famille de Mauroy (d'azur au chevron d'or accompagné de trois couronnes ducales de même) et de la famille Le Tartier (de gueules, à un besant d'or ; au chef d'or, chargé de 3 molettes d'éperon de sable). 
 Une date figure au-dessus de ce panneau : MDCCCCII (1902), date d'une restauration.

 Charles Fichot donne une description différente de ce panneau, publiée en 1900 dans sa Statistique monumentale, avant par conséquent cette restauration de la verrière [3].  À la place de la donatrice de gauche, il y voit un donateur agenouillé devant son prie-Dieu, portant un blason associant les armes de la famille Le Tartier et de la famille Marisy (Parti, au I, de gueules au besant d'or, au chef d'or chargé de trois molettes d'éperon de sable ; au II, d'azur à six macles d'or posées 3, 2, 1). Derrière le donateur se tiendrait la donatrice agenouillée devant son prie-Dieu chargé des armes des Le Tartier et Mauroy. Entre les deux se tiendrait leur fille. 
   
  Les priantes sont tournées vers la gauche.

  Cette partie du panneau paraît bien antérieur à la verrière ; de toute évidence il s'agit d'un rajout.


Partie inférieure du panneau central du premier registre (1).
Verrière du Miracle des Billettes, église Saint-Nicolas de Troyes
 
 La partie supérieure de ce panneau représenterait la vocation religieuse d’une jeune femme. Accompagnée par sa mère, en arrière, et suivie de quatre autres jeunes filles (Charles Fichot, en 1900, n'en voyait que deux), toutes les jeunes filles tenant un cierge allumé, elle se présente au Christ sous le regard d’une religieuse, la supérieure de l’établissement religieux ?
  Sur une petite table à trois pieds couverte d'une nappe blanche, placée devant Jésus Christ, sont posés des fragments de chaînes d'or et bijoux qu'il montre du doigt : la scène semble signifier le renoncement de la jeune fille aux parures et vanités pour se consacrer au Christ.
 En arrière, sur une colonne, pend un écu aux armes modifiées de la famille des Le Tartier (au chef un château, ou une porte de ville, a remplacé les trois molettes d'éperon). Placé ainsi, en arrière, il montrerait le renoncement de la fille à son nom et à sa famille.
  Charles Fichot [3] décrit encore une bordure encadrant ce panneau ornée de médaillons avec une tête de chevalier, une tête de noble dame et un casque de profil à la visière levée qu'il interprète comme symbolisant la famille noble à laquelle la jeune fille appartenait. Cette bordure a disparu.

  De par son style, cette partie du panneau s'apparente beaucoup à la verrière, cependant sa dimension et son intégration à l'ensemble paraît manquer de cohérence. Un sérieux doute subsiste quant à savoir si cette partie du panneau appartient à la verrière d'origine ou non.


Partie supérieure du panneau central du premier registre (1).
Verrière du Miracle des Billettes, église Saint-Nicolas de Troyes.
  
 Une ancienne photographie, conservée aux Archives départementales de l'Aube montre un état de ce panneau avant sa restauration, sur lesquelles se retrouvent des éléments décrits par Charles Fichot. Les personnages masculin à droite ont été l'un modifié et l'autre supprimé, et au centre deux personnages féminins ont été ajoutés.

Arch. dép. Aube, Fonds Lancelot-Lebrun, 17 FI 07949

 Ces deux parties du panneau central du registre inférieur semblent bien être des rajouts, tout au moins la partie inférieure qui n'appartient pas au vitrail d'origine. De par leur taille ou leur style et leur composition, elles sont incohérentes au reste du vitrail.

 Faut-il en déduire que les donateurs représentés, les familles Le Tartier, Mauroy et Marisy, ne sont pas les donateurs de cette verrière mais que ces panneaux ont été ajoutés lors d'une restauration pour combler une lacune, un panneau manquant ? Charles Fichot évoque qu'il aurait pu s'agir d'un "magnifique ostensoir porté par deux anges et contenant la sainte hostie".  
 D'autres donateurs apparaissent dans cette verrière, de part et d'autre de ce panneau, à droite (2) et à gauche (3) du premier registre (ou registre inférieur). Leur intégration et leur cohérence dans cette verrière ne laisse aucun doute : ils apparaissent bien comme les véritables donateurs.

Panneau droit du premier registre (2)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  Le donateur est agenouillé devant un prie-Dieu sur lequel repose un livre. Sur ce prie-Dieu figurent des armoiries : d'azur au coq d'or. La famille ayant des armoiries s'approchant au plus près de celles-ci est celle des Boucherat ou Le Boucherat, bien qu'ici le coq ressemble plutôt à une poule se levant de son nid.

Détail des armoiries.
 Le donateur est présenté par deux personnages : saint Jean-Baptiste, présentant un livre et ayant à ses pieds l'agneau pascal, et saint Nicolas, avec à ses pieds le traditionnel baquet dans lequel se trouvent les trois enfants.
 Devant le donateur, au-dessus du prie-Dieu, sur une sorte d'écu accroché à la colonne quadrangulaire est représentée la Vierge sur un croissant.
En bas du panneau se lit une légende en latin que n'avait pas relevé Charles Fichot "Pro nobis pia mater mortis in hora".

Panneau gauche du registre inférieur (3)
Verrière du Miracle des Billettes de Saint-Nicolas de Troyes
  
 La donatrice représentée en priante n'est pas identifiée par ses armoiries. Elle est âgée et porte la coiffe traditionnelle des dames de la bourgeoisie de cette époque, le chaperon à bavolet. Elle est présentée elle aussi par deux personnages. Le premier est une sainte, un diadème d'or avec perles en tête,  qui porte au-dessus de la donatrice un petit crucifix d'or. Pourrait-il s'agir de sainte Marguerite d'Antioche ? Ayant perdu un de ses attributs principaux, le dragon, et représentée de façon plus conforme aux décrets du Concile de Trente, ce qui ferait un exemple très précoce de la réception de celui-ci à Troyes et dans le royaume. Le second personnage un saint évêque portant un livre au bras gauche sur lequel on lit un nom : S. FLEVRANT (Charles Fichot y lit S.FLEVRANTIN). Cette partie du vitrail a subi des restaurations ; Charles Fichot décrit l'évêque assis sur un trône décoré d'un énorme griffon doré. 

  Devant la donatrice, sur le pilastre, est représenté un bas-relief : le Calvaire, Jésus sur la Croix, avec à droite la Vierge et à gauche saint Jean.


S.FLEURANT
Détail du panneau  gauche du registre inférieur.
  Au-dessous du panneau se lit une autre légende en latin "Post mortem queso sis michi vitasalus" que Charles Fichot traduit par "Après ma mort, soyez, je vous en conjure, ma vie et mon salut."
 
 Ainsi, en examinant au plus près le registre inférieur de cette verrière, on peut en déduire qu'il est fort peu probable que ce soit des membres des familles Le Tartier et Mauroy ou  Marisy qui l'aient offerte, mais plutôt celle des Le Boucherat.

Le Miracle des Billettes

 Chaque panneau de l'histoire se divise en deux scènes, jouant sur la perspective et la profondeur de champ.


Panneau 4, arrière-plan


Détail du panneau gauche du registre central
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
    La femme de la paroisse de saint Médéric est tiraillée entre sa bonne et mauvaise conscience, représentées par un ange et un démon. 

Panneau 4


Le panneau (4) dans son ensemble
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  La femme est dans la boutique du juif usurier de la rue des Billettes, Jonathas. Elle conclut le marché sacrilège : qu'il lui rende la robe qu'elle lui avait apporté en gage afin de la revêtir pour les fêtes de Pâques, en échange de l'hostie qu'elle recevrait à la messe prochaine ; en prime, il lui donnerait quelques écus que l'on voit alignés sur son comptoir.

Panneau 5

Panneau central du deuxième registre (en 5)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
 Danielle Minois, suivant encore le Corpus Vitrearum, et comme Charles Fichot, voit dans ce panneau la célébration de la messe de Pâques au cours de laquelle l'hostie est consacrée.
  Cependant, en regardant plus attentivement la scène représentée, il paraît évident que cette scène sort du contexte de l'histoire du miracle des Billettes. Le personnage de droite portant un chapeau de cardinal nous met sur la voie : il porte une tiare papale, ce qu'avait remarqué Charles Fichot. Ainsi, le personnage agenouillé au centre de la scène est un pape. Il élève l'hostie, sur laquelle est imprimé un Christ en croix entre les silhouettes de Marie et de Jean ; au-dessus s'élève le Christ porté par deux anges surmonté de Dieu le père, rayonnant dans le ciel.
  Autour du pape se distinguent debout deux cardinaux et quatre évêques, et deux clercs en dalmatique et agenouillés

  La place d'une telle messe de Pâques, célébrée solennellement par le pape entouré de prélats, semble incohérente dans cette verrière, mais replacée dans le contexte troyen, une signification paraît évidente. Il semblerait que soit représentée ici la messe de l'institution de la Fête Dieu, célébrée par le pape troyen Urbain IV le 8 septembre 1264 à Orvieto, en présence d'une assemblée de prélats de l'Église (voir Le Vitrail en Champagne méridionale (3) ; le miracle des Billettes dans le vitrail champenois). 

  À noter, à droite de l'autel, derrière l'évêque, on aperçoit le visage d'un personnage moustachu qui ressemble fort à Jonathas. Qu'a voulu ici signifier l'auteur ou le commanditaire de la verrière ? Sa présence dans cette scène paraît énigmatique et bien symbolique, car il est difficile de penser que l'on accepte un juif dans le chœur d'une église, qui plus est dans un moment aussi solennel et sacré.

Panneau 6

Panneau droit du second registre (6)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  La scène principale montre la communion de la femme. En arrière-plan, au-dessus, nous la voyons en train de dissimuler dans sa robe l'hostie.

Détail du panneau droit du second registre (6)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
Panneau 7

Panneau central du 3e registre (7)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
 La femme apporte l'hostie à Jonathas qui, d'une main, lui remet quatre pièces d'or et de l'autre tient un couteau duquel il transperce l'hostie ; du sang jaillit de celle-ci. Derrière lui, son épouse semble terrifiée, levant les mains en l'air. Au bas, deux enfants dans la rue voient la scène ; celui de droite lève lui-aussi les bras au ciel. S'agit-il des enfants du Juif ?

 En arrière-plan, figurent deux scènes de la profanation de l'hostie par Jonathas : l'hostie transpercée par une lance et l'hostie mise à bouillir dans un chaudron s'élevant au-dessus de l'eau bouillante, imprimée d'un Christ en croix accompagné des silhouettes de Marie et de Jean, un Christ en croix s'élève au-dessus de l'hostie, indiquant encore la présence réelle du christ en l'hostie.

Détail du panneau central du 3e registre (7)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
Panneau 8

Panneau droit du 3e registre (8)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
 Tandis que Jonathas et sa femme discutent, assis, Jonathas tenant des deux mains sa bourse pleine de pièces d'or et ne prêtent plus attention à l'hostie, une femme nommée Martine, subtilise l'hostie du chaudron.

Panneau 9

Panneau gauche du 3e registre (9)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
    Martine remet à l'évêque de Paris l'hostie qu'elle a sauvé du chaudron, en présence du curé de Saint-Jean-en-Grève. En arrière-plan, deux gardes se sont emparés de Jonathas.

Détail du panneau droit du 3e registre (8)
L'arrestation de Jonathan
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes

Panneau 10 (oculus gauche du tympan)

Tympan : oculus gauche (10)
La condamnation de Jonathan par l'évêque de Paris
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  L'évêque de Paris a jugé Jonathas et l'a condamné au bûcher. Deux gardes s'emparent de lui et le conduisent hors du tribunal.

Panneau 11 (oculus droit du tympan)

Tympan : oculus droit (11)
Jonathan, sur un chariot de feu, est mené au supplice
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
Écoinçons : têtes d'angelots

Conclusion


 En plaçant la messe de l'institution de la Fête Dieu par le pape troyen Urbain IV au centre du vitrail, le concepteur du programme de la verrière donne tout son sens à celle-ci. Elle vient réaffirmer le dogme catholique de la transsubstantiation, commémoré par la Fête Dieu, une des plus combattues par les protestants d'alors, et "démontré" par des miracles tels que celui des Billettes dont les épisodes de la légende encadrent celui de la messe de l'institution de la Fête Dieu, fête fondée en 1264 par le pape troyen Urbain IV dans un contexte de lutte contre les hérésies et en particulier celle des Cathares.

 Cette légende est d'autant plus pédagogique qu'elle dénonce ceux qui contestent la présence réelle du corps du Christ dans le pain (au XIIIe siècle le Juif Jonathas, au XVIe siècle les protestants) et qu'elle désigne leur sort, leur condamnation par les hommes et par Dieu, le bûcher étant la préfiguration des flammes de l'Enfer.

 Cette verrière, placée au lendemain des massacres qui ont touché la Champagne ou ses marges en 1562, semble consacrer le triomphe du catholicisme et de ses dogmes fondamentaux sur ceux qui les contestent.

 Il est à noter que la famille Le Boucherat fut cruellement divisée au cours des guerres de religion et tout particulièrement au cours de ce début des années 1560. Au lendemain du massacre de Bar-sur-Seine, en 1563, Claude Le Boucherat, élu en l'Élection de Troyes, fut désigné comme suspect par le Parlement de Paris, accusé d'appartenir à la religion réformée et d'en être l'un des conseillers. Un mandat de prise de corps fut lancé contre lui.

 Dans le même temps, la famille comptait des religieux influents dont Nicolas, religieux à l'abbaye du Reclus, puis abbé de Cîteaux, docteur en Théologie de la Faculté de Paris et député au concile de Trente en qualité de Procureur-Général de son Ordre. 
Une raison de plus pour voir dans des membres de la famille Le Boucherat les donateurs de cette verrière, avec pour saint protecteur Nicolas ?
  

[1] Guides Arcantes, Champagne-Ardenne, Langres, Éditions Dominique Guéniot, 2012, p.119.
[2] Les Vitraux de Champagne-Ardenne. Corpus vitrearumParis, CNRS, 1992, p.260.
[3] Charles Fichot, Statistique monumentale du Département de l'Aube. Troyes, ses monuments civils et religieux, tome IV, Paris-Troyes, 1900, p.495-496.

dimanche 26 février 2012

1er mars 1562 : le massacre de Wassy

 En juillet 1561, le 13, le roi avait « expédié » un édit destiné à faire rentrer les protestants hérétiques dans le droit chemin et leur interdisant les conventicules privés ou publics.
 Dans ses mémoires, Nicolas Pithou déclara :  Tant s’en faut que la rigueur de cest edict peust rompre ou empescher les assemblées chrestiennes, que au contraire elles se renforcent plus fort, et se trouverent si grandes et tellement augmentées, tant estoit ardent le zele des fideles, qu’on fut contraint d’accroistre le nombre des ministres [1]
 De fait, loin de porter les fruits escomptés, l'éradication de l'hérésie protestante, une vague iconoclaste enflamma certaines provinces du royaume, en particulier dans toutes les régions méridionales. 
  À Troyes, au cœur de la ville, la Belle Croix fut le théâtre d'affrontements religieux. Les visions miraculeuses et les guérisons qui émanaient de celle-ci étaient raillées par les protestants. La violence des catholiques se déchaîna à l'encontre des hérétiques et profanateurs [2]. 

La Belle Croix de Troyes
Extrait d'un vitrail de Linard Gonthier (1621)
conservé dans la grande salle de l'ancienne Bibliothèque municipale de Troyes
(Photo M. Vuillemin)
  Le 9 septembre 1561 s'ouvrait le colloque de Poissy. Une solution devait y être trouvée pour réconcilier les réformés et les catholiques. Cependant la question de la présence réelle du Christ dans le pain et le vin lors de la consécration de la messe empêcha toute réconciliation doctrinale. 


Colloque de Poissy
gravure de Tortorel et Perrissin

   La furie iconoclaste se poursuivit et s'étendit au Nord du royaume ; le 27 décembre l'église Saint-Médard de Paris fut saccagée. Entre temps, les huguenots de Cahors furent massacrés par les catholiques le 19 novembre. 
  Le 25 décembre 1561, la reine de Navarre abjurait publiquement de sa religion catholique. 

  Afin de mettre fin à toutes ces violences, le jeune roi Charles IX, sous la régence de sa mère Catherine de Médicis, promulgua le 17 janvier 1562 un nouvel édit, « l'Édit de Janvier », qui accordait aux réformés la liberté de culte hors des villes closes, en présence des officiers royaux.

* * *
  
 Les réformés de Wassy devenus de plus en plus importants avaient fait appel à l'Église réformée de Troyes qui leur envoya l'un de leur ministre appelé Gravelle le 12 octobre 1561. Après avoir organisé l'Église de Wassy, il s'en revint à Troyes le 20 octobre. Nécessitant la présence d'un ministre pour officier à un baptême, l'Église réformée de Wassy fit de nouveau appel à Gravelle qui s'y rendit le 13 décembre. Tandis qu'il était sur place, l'évêque de Châlons nouvellement nommé fut envoyé par le cardinal de Lorraine à Wassy, le 16 ou 17 décembre 1561 afin de convertir les protestant au catholicisme. Nicolas Pithou rapporte la dispute entre le ministre Gravelle et l'évêque de Châlons [3]. Selon Nicolas Pithou, l'évêque dut se retirer de Wassy, avec sa courte honte. 

  Gravelle administra la Cène de Noël à Watry puis revint à Troyes.
  Le 27 décembre, Léonard Morel était nommé ministre à Wassy. S'agissait-il du même Morel qui, venu de Châlons, prêcha en plusieurs lieux à Troyes et baptisa un enfant le 2 novembre 1561 ?

  L'Édit de Janvier allait permettre aux protestants de Wassy de suivre légalement les prêches et la Cène, à condition qu'ils se déroulent hors de la ville. C'est cependant dans une grange dans la ville close, près de l'église catholique, qu'ils choisirent leur lieu de culte.

  Le dimanche 1er mars, François de Lorraine, duc de Guise s'arrêtait à Wassy, ville de son domaine, sur la route qui le conduisait de Joinville à Paris. Il se rendit à l'église pour y entendre la messe. Certains affirment qu'il aurait été dérangé par les protestants qui étaient au prêche dans une grange toute proche. D'autres qu'il était venu à Wassy résolu à faire appliquer l'Édit de Janvier et à faire sortir les protestants de la ville close. Désirait-il mettre fin à ce foyer hérétique que l'évêque de Châlons, envoyé par son frère, n'avait pu remettre dans le droit chemin ?  
  Les divers auteurs varient aussi quant au nombre de protestants qui assistaient au prêche, certains disent 200 protestants, d'autres 500 ; la légende de la gravure de Torterel et Perrissin avance même le chiffre peu probable de 1200 personnes.

  On ne sait ce qui se passa réellement. Une altercation ou provocation aurait eu lieu. Des soldats accompagnant le duc de Guise auraient réagi et se seraient livrés à des violences qui, sous la présence du duc, dérivèrent en un véritable massacre. Il y aurait eu entre 23 et 50 morts et entre 100 et 250 blessés. 

  La gravure de Tortorel et Pérrissin, protestants, et réalisée en 1570, accentue sans doute la part du duc de Guise dans ce massacre, le faisant intervenir l'épée à la main dans la grange. De nombreux détails expriment la cruauté des soldats à l'égard des protestants.

François, duc de Guise, dans la grange de Wassy
Extrait de la gravure de Tortorel et Perrissin
En retrait sur la gauche, devant l'église encore pleine des fidèles catholiques de Wassy, Tortorel et Perrissin ont représenté le cardinal de Lorraine, frère du duc, assistant au massacre.


Charles, cardinal de Lorraine, assistant au massacre
détail de la gravure de Tortorel et Perrissin
Pour le très catholique Claude Haton, curé de Provins, la responsabilité du massacre en revenait aux protestants qui agressèrent le duc de Guise. Passant pacifiquement à Wassy, il fut blessé par plusieurs pierres lancées par des huguenots. Il fit alors charger ses soldats [4]. Cependant les sources sont très contradictoires quant à la responsabilité du massacre, chaque parti rendant responsable l'autre. 

Ce massacre fit avorter la relative politique de tolérance que la reine Catherine de Médicis avait tenté de mettre en place avec l'Édit de Janvier. Il marque aussi le début des Guerres de Religion, bien que Nicolas Pithou, voyait en cet évènement le début de la seconde guerre civile, la première ayant débuté avec le tumulte d'Amboise, du 15 au 19 mars 1560. 
Nicolas Pithou a consigné comment la nouvelle du massacre de Wassy fut reçue à Troyes alors que la réception de l'Édit de Janvier n'avait toujours pas été publié.

Quant à l'edict il demoura sans estre publié en la court de parlement jusques au sixiesme du moys de Mars audict an 1561 (1562). Non toutefoys sans plusieurs et reiterées jussions du roy. Toutefoys aussy tost qu'il fust passé, le bruict en fut espendu par tout le Royaume. Et comme il n'estoit question en l'Eglise de Troyes que toute allegresse et saincte resjouissance pour la liberté de l'evangile octroyée par ledit edict, nouvelles arriverent le second jour du mois de Mars au matin, comme les fidele de l'Eglise de Wassy, distant de Troyes d'environ quatorze ou quinze lieues, estants assemblez sans armes à leur façon accoustumée en une grange dedans la ville avoient esté le jour precedent, les ungs très inhumainement et cruellement massacrez, et les autres fort et griefvement blessez, sans aulcun respect d'aage ni de sexe, par ceux de la suitte du duc de Guyse Françoys de Lorraine, authorisez pas sa presence...
La nouvelle insperée du sanglant massacre de Wassy aariva au plus tost à Troyes. Elle fut accompagnée d'un bruit sourd qui courut, vray ou faulx, que ceux qui l'avoient commitz s'acheminoient à Troyes pour en fayre de mesmes [5].

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[1] Nicolas Pithou de Chamgobert, Chronique de Troyes et de la Champagne durant les guerres de Religion (1524-1595), première édition du manuscrit 698 du fonds Dupuy de la B.N.F. par Pierre-Eugène Leroy, tome I, Presse Universitaire de Reims, 1998, p.313. »

[2] Jacky Provence, « Miracle ou imposture ? Les évènements autour de la Belle Croix de Troyes au prisme de Nicolas Pithou et Claude Haton », actes du colloque Claude Haton en son temps (Provins, 10 et 11 octobre 2009), Bulletin de la Société d’Histoire et d’archéologie de l’arrondissement de Provins, n° 163 – année 2009, p.115-134.

[3] Nicolas Pithou de Chamgobert, p.328-331.

[4] Mémoires de Claude Haton, Tome 1, Edition intégrale sous la direction de Laurent bourquin, CTHS, 2001, p.227-229.

[5] Nicolas Pithou de Chamgobert, p.341-343.