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vendredi 30 décembre 2011

Des modèles ornementaux du XVIe siècle au service de la rénovation de maisons en pans de bois à Troyes


N°51 rue Émile Zola, Troyes

  À la fin de l’été 2002 était achevée la restauration-rénovation d’un ensemble de deux maisons aux numéros 51 et 53 de la rue Émile Zola de Troyes. Leur état avait suscité un travail intéressant de rénovation-création conduite par l’architecte André Colomès et mise en œuvre par les « Charpentiers de Troyes » d’Erwin Schriever

Rez-de-chaussée du 51 rue Émile Zola

 Sous l’habillage du rez-de-chaussée, les charpentiers avaient fait une découverte : les restes d’une ancienne porte gothique du XVIe siècle. N’ayant pu être reconstituée, les vestiges étant insuffisants pour lui redonner sa forme originale, une nouvelle porte fut conçue par les soins d'Anthony Carreras, de l’Agence des Bâtiments de France de Troyes, s’inspirant d’une autre encore existante au n°27 de la rue Raymond Poincaré, réalisée par le sculpteur sur bois Jacques Chéreau

Portes gothiques au 51 rue Émile Zola et au 27 rue Raymond Poincaré

  Les restaurateurs ont demandé à ce même sculpteur de tailler sur la poutre au-dessus de la vitrine au n°51 de la rue Émile Zola un décor inédit, à ce jour inconnu à Troyes mais répandu en France, une corde tenue à chaque bout par la gueule d’un loup, ou engoulant
  En architecture, l'engoulant est la sculpture d'une tête monstrueuse (dragon, griffon, loup, chien...) à l'extrémité d'une poutre ou d'une colonne et qui semble avaler cette dernière. C’est un ornement ancien, remontant à l’époque romane. 
 Existait-il des exemples autrefois à Troyes ? Rien ne permet de l'affirmer, mais il n'est pas incohérent dans une rénovation inspirée des maisons du XVIe siècle.

Dessus de vitrine au n°51 de la rue Émile Zola de Troyes

Un loup "engoulant" au n°51 de la rue Émile Zola

  L’engoulant n’est pas absent de la région. Il existe plusieurs cas exemples d’engoulants, les plus remarquables se situant sans doute à Chaource. La première maison au sud des "allours" de la place du marché, au chevet de l’église, offre un riche décor sculpté sur les sablières : engoulants multiples avalent moulures et sarments de vigne desquels pendent des grappes de raisins, autre décor dont il ne restait pas d'exemples à Troyes et qui fut sculpté en 2006 sur les sablières d’une maison sur place du Marché au Pain, cette maison reconstruite en double encorbellement par le charpentier Jean-Louis Valentin. Cependant la ville a gardé la mémoire de l'existance d'une maison dont la sablière était sculptée d'une vigne et de raisins, la rue du Gros Raisin, donnant son nom, par ailleurs au quartier. A la fin du XVe siècle et au début du XVIe, le curé Jacques Collet y habitait. Elle fut détruite lors du grand incendie de 1524.

Troyes, maison place du Marché au Pain

  On trouve dans les sarments des sablières de la maison chaourçoise d’autres ornements tels que des petits médaillons avec portraits masculins et féminins, et de petits animaux tout droit sortis d’un bestiaire médiéval, motifs que l'on peut retrouver dans les voussures flamboyantes des portails des églises de la région.

Les allours de la place du marché de Chaource

Une sablière avec engoulants et sarment de vigne

Engoulants d'une sablière, détail

   Un inventaire complet et une  étude de l'ornementation sculptée sur les pans de bois serait nécessaire, faisant la part de ce qui est récent et de ce qui est authentique afin d’éviter toutes confusions, et conclusions hâtives et hasardeuses. 

Détail du décor d'une sablière, allours de Chaource.



vendredi 9 juillet 2010

Le double encorbellement en Champagne méridionale

 L’encorbellement est une construction en saillie du plan vertical d’un mur, sur le prolongement des solives du plancher intérieur ou des sommiers. À Troyes, il était couramment admis que le double encorbellement était une technique de construction qui permettait d'identifier des maisons qui préexistaient au grand incendie de 1524.

 La maison en encorbellement s’est développée à partir du XIVe siècle. On a souvent expliqué le développement de l’encorbellement pour des avantages en matière d'occupation du terrain et de gain d'espace au sol qu'il pouvait procurer ; il est aussi souvent avancé qu'il se serait développé pour des raisons fiscales, permettant de gagner de la surface tout en gardant la même taxe, celle-ci prélevée sur la surface au sol. 

 Or l'encorbellement se développe aux XIVe et surtout XVe siècle, à une période de l’histoire où les pressions démographiques dans les villes et, par conséquent, la pression fiscale, deviennent moins importantes. Pestes, guerres et famines avaient provoqué une forte baisse de la démographie et vidé les villes de la région. L'exemple de Bar-sur-Seine (étudié par Michel Belotte dans sa thèse La région de Bar-sur-Seine à la fin du Moyen-âge, du début du XIIIe siècle au milieu du XVIe siècle, 1973) est particulièrement révélateur. Entièrement ruinée en 1475, la nécessité de reconstruire et de remettre en valeur les parcelles dévastées de la ville favorisait un réaccensement plus faible pour le repreneur. La misère de la population avait abouti à de nouveaux accensements afin de favoriser la reconstruction.  Aussi, l'exemple de Bar-sur-Seine montre bien que le développement de la construction en encorbellement n'est pas le résultat d'une pression fiscale plus forte, bien au contraire.

 S’il est des raisons qu’il faudrait sans doute retenir c’est d’une part que l'encorbellement protège du ruissellement des eaux de pluie le ou les niveaux inférieurs de la façade, cause principale de la dégradation du bois et du torchis. Le double encorbellement résultait sans doute de cette recherche pour augmenter la protection de la façade. L'étage supérieur était bien protégé par un imposant pignon avec ferme d'avant-toit, les étages suivants par les deux encorbellements successifs.

 D’autre part, les pièces de bois de longue et large section seraient devenues plus rares à la fin du XIIIe siècle. L'expansion agricole qu'a connu l'Occident entre le Xe et le XIIIe siècle s'est traduite par les "Grands défrichements". La haute futaie serait devenue plus rare au terme de cette période. Dans les constructions à bois longs, les pièces de bois, montants de la structure, sont continues du sol à la toiture ; dans les structures à bois courts, elles font la hauteur d’un étage.  La technique de construction en bois longs limitait aussi la hauteur des maisons à la longueur des pièces de bois, contrairement aux bois courts qui permettaient une meilleure superposition des étages : la hauteur de la maison n'était plus limitée par celle des pièces de bois.  

  Par ailleurs, la mise en œuvre des bois longs était techniquement plus difficile, en particuliers pour les pièces de bois d’angle, de très forte section et très lourdes.

  Enfin, il semblerait qu'à partir de cette époque, le sciage va remplacer l'ancienne technique de débitage des pièces de bois, l'équarrissage. Le sciage permettait une exploitation plus rationnelle de la bille de bois, réduisant les déchets.



 A Troyes, il ne subsiste plus qu’une seule maison à double encorbellement du XVIe siècle, au n°50 de la rue Kléber (ci-dessus), restaurée par le Me Charpentier Jean-Louis Valentin.


 Ce dernier a créé une nouvelle façade à double encorbellement pour la rénovation d’une maison place du Marché au Pain (ci-dessus). Un tel double encorbellement quartier Saint-Jean n’est pas incongru. Il en existait encore au XIXe siècle dans un îlot très proche de la place du Marché au Pain, sur l’ancienne place de la Charbonnerie, aujourd’hui disparue. 


Place de la Charbonnerie, fusain (musée de Troyes)

 La connaissance de l’existence de cette maison à double encorbellement place de la Charbonnerie, attestée par plusieurs documents, permet de remettre en cause le fait que les maisons à double encorbellement dateraient des XIVe et XVe siècle et qu’au XVIe siècle, en particulier après le grand incendie de 1524 qui réduisit en cendres un quart de la ville, on ne ferait plus que des maisons à un seul encorbellement. Cependant, cette maison de la place de la Charbonnerie est placée au cœur du secteur qui fut ravagé par l’incendie ; par conséquent, elle était postérieure à 1524, à moins que par miracle, elle ait subsisté à l'incendie.


 L’exemple Barséquanais vient apporter de nouveaux arguments en ce sens. En 1475, alors aux mains des Bourguignons, la ville fut, selon les chroniqueurs de l’époque, entièrement détruite par les troupes royales. Il existe un certain nombre de maisons à double encorbellement à Bar-sur-Seine. Seraient-elles des reliques de la ville d’avant sa destruction, ou des reconstructions de la fin du XVe siècle ? Or il se trouve que l’une d’elle est datée de la fin du XVIe siècle (années 1580).


 Chaource est aussi une petite ville où l’on trouve des maisons à double encorbellement. Ce double encorbellement peut s’expliquer par le fait que le premier encorbellement vient en aplomb au-dessus des "allours", galeries couvertes placées sous le premier étage.