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mercredi 1 novembre 2017

La chapelle de Toussaint, église Saint-Nicolas de Troyes

 À la suite du grand incendie de 1524, l’église Saint-Nicolas dut être rebâtie.

  Les travaux de reconstruction débutèrent en 1526 avec les chapelles du chevet : la chapelle Notre-Dame-de-Lorette au sud-est (1526-1530), suivie de la chapelle absidiale (1531) et enfin de celle de Toussaint au nord-est (1533-1535), tandis que s'élevaient parallèlement les chapelles Saint-Roch (côté chapelle Notre-Dame de Lorette) et Saint-Claude (côté chapelle de Toussaint).

Verrière des Béatitudes, chapelle de Toussaint
Troyes, église Saint-Nicolas
  C’est le sculpteur barséquanais Claude Bornot qui travailla à l’ornementation et au décor sculpté de la chapelle ; il n’en subsiste aujourd’hui que les clefs de voûtes, les socles et dais des statues, toute la statuaire ayant été déplacée et disparue. Le peintre « Petit Gérard », en avait fait l’ordonnancement. Le peintre Jacques Cochin peignit l’ornementation sculptée de la chapelle.

Chapelle de Toussaint, voûtes
Troyes, église Saint-Nicolas
Chapelle de Toussaint, ornementation sculptée
Troyes, église Saint-Nicolas
Chapelle de Toussaint, clef de voûte de Claude Bornot
Troyes, église Saint-Nicolas

  Le peintre « Petit Girard » dessina le modèle de la verrière des Béatitudes (baie 3) selon un projet sans doute conçut par le prêtre Jacques Frémin, qui rédigea les inscriptions figurant sur la verrière. Le vitrail réalisé par le maître verrier Jean Soudain fut posée en 1535. Les mécènes qui ont financé la réalisation sont identifiés par les armoiries se trouvant dans le trilobe de la lancette centrale : celles de la famille Le Tartier

Une verrière sur le même thème se trouve à Lhuître.

La verrière, haute de 5,30 m et large de 2,10 m est composée de trois lancettes trilobées à trois registres et d’un tympan  à trois soufflets et quatre écoinçons.

En haut de chaque panneau sont les inscriptions latines indiquant la béatitude illustrée par la scène du panneau et en-dessous se trouvent des vers en français, le tout composés par Jacques Frémin.

Registre inférieur :


        Panneau de gauche représentant un combat d’anges et de démons : « Bienheureux ceux qui sont doux »
    - Panneau central représentant l’histoire de Joseph : « Bienheureux ceux qui font miséricorde »
    - Panneau de droite représentant  les martyres de saint Etienne et saint Laurent : « Bienheureux ceux qui souffrent de la persécution pour la justice »

Deuxième registre : 



       Panneau de gauche, consacré à la vocation des apôtres : « Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté »
        Panneau de gauche consacré au martyre de sainte Agnès et le miracle de ses cheveux : « Bienheureux les cœurs purs »
          Panneau de droite, aussi consacré aux saintes vierges et pariculièrement à sainte Agnès 
   
Registre supérieur :


  Les trois panneaux du registre supérieur viennent d’une autre verrière, consacrée à la vie de saint Roch et provenant sans doute de la chapelle placée au sud-est, édifiée aux mêmes dates : la chapelle Saint Roch (1533-1535) où se trouve aujourd’hui un arbre de Jessé (1534).

Tympan :


  Dans la tête de la lancette centrale se trouvent les armoiries de la famille Le Tartier.

 Au tympan, les deux soufflets du bas représentent l’âme de saint Roch présentée à Dieu le Père par des anges, l’Esprit Saint (sous la forme d’une colombe) et le buste du Christ dans le soufflet supérieur. 

  Dans les quatre écoinçons se trouvent des anges musiciens.

  La verrière de la baie 4 de l’église de Lhuître, complète et n'ayant sans doute pas souffert de déplacements ou recompositions, peut nous donner une idée des panneaux manquants à celle de Saint-Nicolas de Troyes ; les panneaux semblent en être des reproductions, attribuable aussi à Jean Soudain.

  La structure de la verrière, composée de deux lancettes trilobées à quatre registres, donne une organisation différente de la verrière. En tête de lancette se trouvent les armoiries de la famille troyenne d’Autruy et celle de Lorraine.

Registre inférieur :

-              À gauche : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice » illustrée par saint Nicolas sauvant les trois soldats de la mise à mort
-            À droite : «  Bienheureux ceux qui sont épris de paix », illustrée par saint Yves arbitrant un conflit

Deuxième registre :

-            - À gauche : « Bienheureux ceux qui souffrent de la persécution pour la justice », illustré par le martyr de saint Laurent et saint Etienne
-              À Droite : « Bienheureux les cœurs purs » avec le martyre de sainte Agnès

Troisième registre :

-           À gauche : « Bienheureux ceux qui font miséricorde » : illustré par  l’histoire de Joseph
-         À droite : « Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté » illustré par la vocation des apôtres

Dernier registre :

-          - À gauche : « Bienheureux ceux qui sont doux », illustré par le combat des anges contre démons
-           À droite : « Bienheureux ceux qui pleurent », illustré par la prédication de Jean-Baptiste et les plaintes de Jérémie

Ainsi, au regard des panneaux de l’église de Lhuître, nous pouvons deviner que les trois panneaux manquant à Saint-Nicolas de Troyes pourraient être les trois suivants :
-         « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice » illustré par saint Nicolas sauvant les trois soldats de la mise à mort
-           « Bienheureux ceux qui sont épris de paix », illustré par saint Yves arbitrant un conflit
       « Bienheureux ceux qui pleurent », illustré par la prédication de Jean-Baptiste et les plaintes de Jérémie

__________________________________

     Références et sources : 

Archives départementales de l'Aube, registres 17 G 6 à 17 G 9 ; registre 136 J 27. 
Les Vitraux de Champagne-Ardenne. Corpus vitrearum. Paris, CNRS, 1992.
Danielle Minois, Le vitrail à Troyes : les chantiers et les hommes (1480-1560), Corpus Vitrearum- PUPS, 2005.
Frédiric Elsic, Grégoire Guérard, SilvanaEditoriale, Milan, 2017.

samedi 16 septembre 2017

Le portail aux chardons - ou artichauts ?

 Le portail nord de l'église Saint-Nicolas-au-Marché de Troyes


Troyes, Saint-Nicolas-au-Marché
portail nord

 En matière de portail, l’église Saint-Nicolas-au-Marché de Troyes est plutôt connue pour son portail sud, qui fit l’objet d’attentions particulières du fait qu’à l’ouest la muraille de la ville empêchait la réalisation de la traditionnelle porte monumentale sur parvis. Pour ce portail sud, datant des années 1551-1554, le maçon Jehan Faulchot exécute le projet qui aurait été réalisé par Dominique Florentin[1] ; le sculpteur François Gentil en réalisa le programme sculpté. Cependant aucune source ne peut confirmer ces attributions à Dominique Florentin. La tradition, sinon la légende, rapporte encore que lorsque François Girardon venait à Troyes, sa ville natale, il se faisait porter une chaise pour admirer longuement ce portail.


Troyes, Saint-Nicolas-au-Marché
Portail sud
  Les aménagements du futur jardin au nord de l’église Saint-Nicolas de Troyes et à l’ouest de l’ancienne Halle de la Bonneterie / Bourse du Travail, emplacement de l’ancien cimetière de la paroisse, vont permettre de redécouvrir la face nord de cette église et tout particulièrement son portail nord de style flamboyant, restauré en 2012-2013, et qui détache sa pierre rénovée du reste de l’édifice grisé par les années.

Troyes, Saint-Nicolas-au-Marché
Portail nord
  Dans la description de cette porte qu’il livre dans sa Statistique monumentale du département de l’Aube[2], Charles Fichot  ignore l’une des  particularités bien singulières de ce portail, y voyant dans les gorges des voussures des rinceaux de sarments et des ceps… Il est étonnant que ces particularités aient échappé à notre artiste et lauréat de l’Institut : ce qu’il a cru être sarments et ceps sont en fait des chardons, ou une plante dérivée du chardon, l’artichaut.  

    Les chardons - ou artichauts - se développent en rinceaux dans les gorges des voussures offrant leurs capitules en divers états de maturité, du bouton à l’inflorescence bien fleurie.

Troyes, Saint-Nicolas-au-Marché
portail nord
 Le chardon est une ornementation caractéristique de gothique flamboyant. Il semble n’avoir fait lobjet aucune étude particulière. Ses feuilles déchiquetées, comme celles du chou frisé, de la vigne ou encore du houx, sous une forme relativement stylisée, ornent dès le XIIIe et surtout le XIVe siècle les panneaux de meubles, les frises et les chapiteaux. Selon l’article "Flore" du Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle, ils semblent répondre à une recherche des artistes d’une ornementation plus tourmentée et "Vers le commencement du XVe siècle, l’imitation des végétaux tombe absolument dans le réalisme. Les sculpteurs alors choisissent les feuillages les plus découpés, la Passiflore, les Chardons, les Épines, l’Armoise". Dans l’article "crochet" du Dictionnaire raisonné, les chardons apparaissent encore au XVe siècle sur les crochets rampants, particulièrement en Île-de-France. Nous pouvons retrouver une telle ornementation dans l'une des gorges du portail central de la façade ouest de la cathédrale de Troyes avec cependant des inflorescences plus petites - nous reviendront sur l'ornementation de ces portails dans une autre publication. C'est l'imagier Nicolas Halins qui se chargea du programme sculpté des portails, celui du centre consacré à la Passion du Christ et réalisé entre 1525 et 1528.

  Cependant, avec ses grosses têtes, nos chardons font penser ici, à Saint-Nicolas, à des artichauts. Selon l’article de la célèbre encyclopédie collaborative en ligne, l’artichaut serait originaire d'Afrique du Nord, d'Égypte ou d'Éthiopie, cité par les agronomes arabes et andalous du Moyen Âge. Ibn Al-'Awwâm en a décrit la culture et la reproduction par œilletonnage. Les Andalous auraient contribué à la culture de l’espèce consommable en sélectionnant des variétés à grosse tête. Sa culture serait mentionnée en Italie du Nord à partir du XVe siècle et en 1532, on trouverait la première mention de l'artichaut en Avignon. L’artichaut devient au cours du XVIe siècle un légume prestigieux ; Catherine de Médicis en appréciait les fonds[3]. Cependant, faut-il admettre, comme le font les auteurs de cette notice en ligne, qu’elle fut l’introductrice de la plante en France depuis son Italie natale ?

  Quoiqu’il en soit ce portail, grâce aux registres des comptes de la fabrique de l’église Saint-Nicolas, peut être daté de 1535. L’église, détruite par le grand incendie de 1524, était alors un grand chantier de reconstruction. Les étapes de cette reconstruction nous sont bien connues[4]. Le chantier a été mené par tranches horizontales, comme pour la cathédrale et dans plusieurs autres chantiers de la ville et de la région depuis la seconde moitié du XVe siècle. Au cours d’une première phase, entre 1526 et 1535, furent élevées les chapelles latérales et les parties basses du chœur. Le portail nord marquait la fin de cette première phase. Il est assez similaire du portail sud de Saint-Nizier de Troyes, daté de 1531, et plus encore de ceux au sud de Saint-Parres-au-Tertre et de Pont-Sainte-Marie, avec des différences notables sur lesquelles nous reviendront, outre l'absence de  chardons ou d'artichauts sur ceux-ci.

Portail sud l'église de
Saint-Nizier de Troyes
Portail sud de l'église de
Pont-Sainte-Marie
     Portail sud de l'église de
    Saint-Parres-au-Tertre
  
En cette année 1535, l’église de Saint-Nicolas connaissait alors une activité importante : on y installait les autels des chapelles Saint-Roch et Saint-Claude, et on achevait le maître-autel ; Jean Soudain posait la verrière de la chapelle de Toussaints ; on achevait le retable de la chapelle de Notre-Dame-de-Lorette
  Le 15 mai, Yvon Sarrurier était rétribué pour avoir ferré la « porte de derrière » à  laquelle Lyé Gilles, maçon, « besoignait » encore le 23 mai. La semaine suivant la Pentecôte, c’est le maître maçon Henry Clément dit le Lorrain qui, avec les maçons ordinaires de l’église, travaillait à « lescamfiche » du « portail de derrière ». C’était la dernière mention concernant ce portail. Lyé Gille et Henry Clément travaillaient parallèlement au maître-autel de l’église, ce dernier en avait été le concepteur[5] ; l’imagier Genet Collet en avait sculpté le retable consacré à l’histoire de saint Nicolas et fut rétribué pour d’autres ouvrages, non précisés. S’agissait-il des  sculptures de ce portail ? Rien cependant ne permet de le confirmer.

Description

  Le portail est encadré de deux pilastres divisés en trois niveaux ; à la seconde division, du support de deux griffons naissent les deux branches d’un arc ogival. 

Le griffon à senestre du portail
Le griffon à dextre du portail
Le griffon à dextre du portail
  Au-dessus de celui-ci, un gable à contre-courbes, ornées de choux frisés, s’élève sur le champ du mur et se termine en flèche jusqu’à la corniche du bas-côté de l’église. À la rencontre des deux courbes deux griffons semblent veiller, menaçants et grimaçants. 


  Huit arcatures étroites et trilobées rythment la surface du mur sur laquelle se déploie le gable ; nous retrouvons ce dispositif à Pont-Sainte-Marie et à Saint-Parres-au-Tertre, mais avec cependant pour ces deux portails six arcatures. Si à Saint-Nicolas la flèche du gable se termine à la corniche qui marque la limite des arcatures trilobées, à Saint-Parres-au-Tertre et à Pont-Sainte-Marie, elle la dépasse largement, se prolongeant dans le pignon du mur. 



  Dans le tympan une fenêtre en plein cintre éclaire le transept de l'église ; arcatures trilobées et rinceaux aux chardons ou artichauts dans lesquels se mêlent des griffons et autres animaux sortis du bestiaire fantastique soulignent cette fenêtre. Le dais flamboyant, à la pointe de cette arcade ogivale, couronnait une statue aujourd’hui disparue et dont la base se voit encore au-dessus du linteau de la porte. À Saint-Nizier de Troyes, Saint-Parres-au-Tertre et Pont-Sainte-Marie, la fenêtre de type gothique flamboyant occupe tout l'espace du tympan. Devant celle de Saint-Nizier de Troyes, tout comme celle de Saint-Nicolas, se dressait une statue ; il en subsiste la niche avec son socle et son dais.




     
  Le linteau de la baie de la porte d’entrée se dessine en arc surbaissé, ou en anse de panier, avec une gorge profonde dans laquelle se développent des rinceaux de chardons ou d’artichauts, un griffon à leur point de départ, tout comme sur la façade ouest de la cathédrale de Troyes. Dessus le linteau de la porte, qui est très saillant, des lignes se contournent en accolade pour supporter la console destinée à porter une statue aujourd’hui disparue.





  De chaque côté de la porte, les jambages s’élèvent au-dessus du linteau ; la saillie circulaire, richement et finement ornée, était destinée à porter deux autres statues de part et d'autre de la porte, aussi disparues ; nous retrouvons des supports de statue similaire sur la façade ouest de la cathédrale de Troyes.



  Quelle signification donner à ces chardons ou artichauts, qui plus est mêlés de griffons ?

 Les artichauts apparaissent dans la peinture à la Renaissance. Ils accompagnent d'autres légumes et aliments, et au même titre que ceux-ci ils ont une signification ambivalente : ils représentent à la fois abondance et richesse, apportant aux natures mortes une touche exotique, et le caractère éphémère de la vie. Une vanité parmi les vanités qui rappelle que tout fini par se flétrir, pourrir, la vie sur Terre n'étant qu'un moment éphémère de notre existence. 
  Et que penser encore de cet artichaut érigé sur la poitrine de lEstate de Giusseppe Arcimboldo ?

Giusseppe Arcimboldo, Estate
Paris, musée du Louvre


  Alors, pour ce portail, 
quelle signification donner à ces chardons ou artichauts ?




[1] Galletti, Sara, « L’architecture de Domenico del Barbiere : Troyes, 1548-1552 », Revue de l’Art, n° 136, 2002, p.37-54. Sur : Dominique Florentin 
[2] Tome quatrième, Troyes, ses monuments civils et religieux, pp. 457-459.
[3] Florent Quellier, « Mets et festins aristocratiques en France à la Renaissance », Festins de la Renaissance. Cuisine et trésor de la table, sous la direction de Élisabeth Latrémolière et Florent Quellier, 2012, Somogy / Château Royal de Blois, pp. 29-30.
[4] Sara Galletti, « Projet et chantier à la Renaissance : l’église Saint-Nicolas de Troyes (1524-1608) », intervention lors du colloque « Art et artistes à Troyes et en Champagne méridionale – fin XVe – XVIe siècle » organisé par le Centre troyen de recherches et d’études Pierre et Nicolas Pithou (19 mai 2005) et publiée en ligne : https://fds.duke.edu/db/attachment/1107.
[5] Voir Jacky Provence, « Les potentialités artistiques d’une ville au service de l’Art éphémère : les entrées royales à Troyes », Art et artistes à Troyes et en Champagne méridionale (fin XVe - XVIe siècle), Troyes, Centre troyen de recherche et d’études pierre et Nicolas Pithou, 2015, pp. 114-123. 

dimanche 24 mars 2013

Le vitrail en Champagne méridionale (4) : la verrière du Miracle des Billettes dans l'église Saint-Nicolas de Troyes (1563)

Verrière du miracle des Billette
Église Saint-Nicolas de Troyes
1563

La verrière du miracle des Billettes ou de la Sainte Hostie
dans l'église Saint-Nicolas de Troyes (1563)

  La verrière du miracle des Billettes à Saint-Nicolas de Troyes se détache à plus d'un titre de la série que l'on retrouve à travers la Champagne méridionale (voir : Le miracle des Billettes ou de la Sainte Hostie dans les vitraux de Champagne méridionale) :

- Elle fut posée en 1563, tandis que les autres le furent au cours des années 1540.

- Elle adopte un style très différent, d'esprit beaucoup plus Renaissance.

   Dans cette verrière, le décor de la Légende nous fait quitter le Paris du XIIIe siècle, ou plutôt du XVIe siècle, pour nous projeter dans un environnement antique, romain, avec des accents orientaux pour ce qui concerne la boutique de Jonathas, une tente au-devant de laquelle il tient son activité d'usure. Habillé à la mode turque, ce n'est pas seulement  le juif qui est identifié mais tout ennemi de la Foi.


  Si cette verrière n'entre plus dans le contexte d'une lutte purement dogmatique contre les préceptes de la religion protestante alors en pleine expansion dans la région dans les années 1540, s'opposant à la nature du pain et du vin que leur donne les catholiques après leur consécration à la messe, précédant et accompagnant les débats du Concile de Trente qui se tenaient alors, elle est posée à une période bien particulière, à la fin de la première guerre de religion qui secoua la région :
- Le 1er mars 1562, l'Est de la Champagne est frappé par le massacre de Wassy qui marque le début des Guerres de religion (voir : 1er mars 1562 : le massacre de Wassy).
- En avril, c'est la ville Sens, à l'ouest de la Champagne, qui est touchée par ces massacres.
- Le 24 août 1562, selon les chroniqueurs, au moins 130 protestants pour la plupart troyens sont massacrés à Bar-sur-Seine. Troyes y a participé activement en finançant l'expédition, et en y envoyant son artillerie et ses soldats.

  Haute de 5,65 m et large de 3 m, cette verrière est une grisaille pâle rehaussée de jaune d'argent. Elle est composée de 3 lancettes à 3 registres et un tympan à deux oculi et 3 écoinçons. La lecture du vitrail est beaucoup plus complexe que le dit Danièle Minois dans sa notice dans Les vitraux de Troyes, XIIe-XVIIe siècle [1]. Des restaurations et des ajouts en ont sans doute bouleversé l’ordre. J'en donnerai une lecture un peu différente.

  Voici le plan de lecture que je propose :



La question des donateurs

  Danielle Minois, dans sa notice, suivant celle du Corpus Vitrearum [2], donne pour donateur les familles Le Tartier, Marisy et Mauroy. 

  Les armoiries des Mauroy et Le Tartier figurent dans le registre inférieur, ou premier registre, de la lancette centrale, lui-même coupé en deux scènes.


Verrière du Miracle des Billettes
Église Saint-Nicolas de Troyes
Panneau central du registre inférieur (1)

 Dans la partie inférieure du panneau, deux donatrices sont représentées de façon traditionnelle, priant agenouillées, avec entre elles une enfant. Celle de droite peut être identifiée grâce à des armoiries : mi-parti les armes de la famille de Mauroy (d'azur au chevron d'or accompagné de trois couronnes ducales de même) et de la famille Le Tartier (de gueules, à un besant d'or ; au chef d'or, chargé de 3 molettes d'éperon de sable). 
 Une date figure au-dessus de ce panneau : MDCCCCII (1902), date d'une restauration.

 Charles Fichot donne une description différente de ce panneau, publiée en 1900 dans sa Statistique monumentale, avant par conséquent cette restauration de la verrière [3].  À la place de la donatrice de gauche, il y voit un donateur agenouillé devant son prie-Dieu, portant un blason associant les armes de la famille Le Tartier et de la famille Marisy (Parti, au I, de gueules au besant d'or, au chef d'or chargé de trois molettes d'éperon de sable ; au II, d'azur à six macles d'or posées 3, 2, 1). Derrière le donateur se tiendrait la donatrice agenouillée devant son prie-Dieu chargé des armes des Le Tartier et Mauroy. Entre les deux se tiendrait leur fille. 
   
  Les priantes sont tournées vers la gauche.

  Cette partie du panneau paraît bien antérieur à la verrière ; de toute évidence il s'agit d'un rajout.


Partie inférieure du panneau central du premier registre (1).
Verrière du Miracle des Billettes, église Saint-Nicolas de Troyes
 
 La partie supérieure de ce panneau représenterait la vocation religieuse d’une jeune femme. Accompagnée par sa mère, en arrière, et suivie de quatre autres jeunes filles (Charles Fichot, en 1900, n'en voyait que deux), toutes les jeunes filles tenant un cierge allumé, elle se présente au Christ sous le regard d’une religieuse, la supérieure de l’établissement religieux ?
  Sur une petite table à trois pieds couverte d'une nappe blanche, placée devant Jésus Christ, sont posés des fragments de chaînes d'or et bijoux qu'il montre du doigt : la scène semble signifier le renoncement de la jeune fille aux parures et vanités pour se consacrer au Christ.
 En arrière, sur une colonne, pend un écu aux armes modifiées de la famille des Le Tartier (au chef un château, ou une porte de ville, a remplacé les trois molettes d'éperon). Placé ainsi, en arrière, il montrerait le renoncement de la fille à son nom et à sa famille.
  Charles Fichot [3] décrit encore une bordure encadrant ce panneau ornée de médaillons avec une tête de chevalier, une tête de noble dame et un casque de profil à la visière levée qu'il interprète comme symbolisant la famille noble à laquelle la jeune fille appartenait. Cette bordure a disparu.

  De par son style, cette partie du panneau s'apparente beaucoup à la verrière, cependant sa dimension et son intégration à l'ensemble paraît manquer de cohérence. Un sérieux doute subsiste quant à savoir si cette partie du panneau appartient à la verrière d'origine ou non.


Partie supérieure du panneau central du premier registre (1).
Verrière du Miracle des Billettes, église Saint-Nicolas de Troyes.
  
 Une ancienne photographie, conservée aux Archives départementales de l'Aube montre un état de ce panneau avant sa restauration, sur lesquelles se retrouvent des éléments décrits par Charles Fichot. Les personnages masculin à droite ont été l'un modifié et l'autre supprimé, et au centre deux personnages féminins ont été ajoutés.

Arch. dép. Aube, Fonds Lancelot-Lebrun, 17 FI 07949

 Ces deux parties du panneau central du registre inférieur semblent bien être des rajouts, tout au moins la partie inférieure qui n'appartient pas au vitrail d'origine. De par leur taille ou leur style et leur composition, elles sont incohérentes au reste du vitrail.

 Faut-il en déduire que les donateurs représentés, les familles Le Tartier, Mauroy et Marisy, ne sont pas les donateurs de cette verrière mais que ces panneaux ont été ajoutés lors d'une restauration pour combler une lacune, un panneau manquant ? Charles Fichot évoque qu'il aurait pu s'agir d'un "magnifique ostensoir porté par deux anges et contenant la sainte hostie".  
 D'autres donateurs apparaissent dans cette verrière, de part et d'autre de ce panneau, à droite (2) et à gauche (3) du premier registre (ou registre inférieur). Leur intégration et leur cohérence dans cette verrière ne laisse aucun doute : ils apparaissent bien comme les véritables donateurs.

Panneau droit du premier registre (2)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  Le donateur est agenouillé devant un prie-Dieu sur lequel repose un livre. Sur ce prie-Dieu figurent des armoiries : d'azur au coq d'or. La famille ayant des armoiries s'approchant au plus près de celles-ci est celle des Boucherat ou Le Boucherat, bien qu'ici le coq ressemble plutôt à une poule se levant de son nid.

Détail des armoiries.
 Le donateur est présenté par deux personnages : saint Jean-Baptiste, présentant un livre et ayant à ses pieds l'agneau pascal, et saint Nicolas, avec à ses pieds le traditionnel baquet dans lequel se trouvent les trois enfants.
 Devant le donateur, au-dessus du prie-Dieu, sur une sorte d'écu accroché à la colonne quadrangulaire est représentée la Vierge sur un croissant.
En bas du panneau se lit une légende en latin que n'avait pas relevé Charles Fichot "Pro nobis pia mater mortis in hora".

Panneau gauche du registre inférieur (3)
Verrière du Miracle des Billettes de Saint-Nicolas de Troyes
  
 La donatrice représentée en priante n'est pas identifiée par ses armoiries. Elle est âgée et porte la coiffe traditionnelle des dames de la bourgeoisie de cette époque, le chaperon à bavolet. Elle est présentée elle aussi par deux personnages. Le premier est une sainte, un diadème d'or avec perles en tête,  qui porte au-dessus de la donatrice un petit crucifix d'or. Pourrait-il s'agir de sainte Marguerite d'Antioche ? Ayant perdu un de ses attributs principaux, le dragon, et représentée de façon plus conforme aux décrets du Concile de Trente, ce qui ferait un exemple très précoce de la réception de celui-ci à Troyes et dans le royaume. Le second personnage un saint évêque portant un livre au bras gauche sur lequel on lit un nom : S. FLEVRANT (Charles Fichot y lit S.FLEVRANTIN). Cette partie du vitrail a subi des restaurations ; Charles Fichot décrit l'évêque assis sur un trône décoré d'un énorme griffon doré. 

  Devant la donatrice, sur le pilastre, est représenté un bas-relief : le Calvaire, Jésus sur la Croix, avec à droite la Vierge et à gauche saint Jean.


S.FLEURANT
Détail du panneau  gauche du registre inférieur.
  Au-dessous du panneau se lit une autre légende en latin "Post mortem queso sis michi vitasalus" que Charles Fichot traduit par "Après ma mort, soyez, je vous en conjure, ma vie et mon salut."
 
 Ainsi, en examinant au plus près le registre inférieur de cette verrière, on peut en déduire qu'il est fort peu probable que ce soit des membres des familles Le Tartier et Mauroy ou  Marisy qui l'aient offerte, mais plutôt celle des Le Boucherat.

Le Miracle des Billettes

 Chaque panneau de l'histoire se divise en deux scènes, jouant sur la perspective et la profondeur de champ.


Panneau 4, arrière-plan


Détail du panneau gauche du registre central
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
    La femme de la paroisse de saint Médéric est tiraillée entre sa bonne et mauvaise conscience, représentées par un ange et un démon. 

Panneau 4


Le panneau (4) dans son ensemble
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  La femme est dans la boutique du juif usurier de la rue des Billettes, Jonathas. Elle conclut le marché sacrilège : qu'il lui rende la robe qu'elle lui avait apporté en gage afin de la revêtir pour les fêtes de Pâques, en échange de l'hostie qu'elle recevrait à la messe prochaine ; en prime, il lui donnerait quelques écus que l'on voit alignés sur son comptoir.

Panneau 5

Panneau central du deuxième registre (en 5)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
 Danielle Minois, suivant encore le Corpus Vitrearum, et comme Charles Fichot, voit dans ce panneau la célébration de la messe de Pâques au cours de laquelle l'hostie est consacrée.
  Cependant, en regardant plus attentivement la scène représentée, il paraît évident que cette scène sort du contexte de l'histoire du miracle des Billettes. Le personnage de droite portant un chapeau de cardinal nous met sur la voie : il porte une tiare papale, ce qu'avait remarqué Charles Fichot. Ainsi, le personnage agenouillé au centre de la scène est un pape. Il élève l'hostie, sur laquelle est imprimé un Christ en croix entre les silhouettes de Marie et de Jean ; au-dessus s'élève le Christ porté par deux anges surmonté de Dieu le père, rayonnant dans le ciel.
  Autour du pape se distinguent debout deux cardinaux et quatre évêques, et deux clercs en dalmatique et agenouillés

  La place d'une telle messe de Pâques, célébrée solennellement par le pape entouré de prélats, semble incohérente dans cette verrière, mais replacée dans le contexte troyen, une signification paraît évidente. Il semblerait que soit représentée ici la messe de l'institution de la Fête Dieu, célébrée par le pape troyen Urbain IV le 8 septembre 1264 à Orvieto, en présence d'une assemblée de prélats de l'Église (voir Le Vitrail en Champagne méridionale (3) ; le miracle des Billettes dans le vitrail champenois). 

  À noter, à droite de l'autel, derrière l'évêque, on aperçoit le visage d'un personnage moustachu qui ressemble fort à Jonathas. Qu'a voulu ici signifier l'auteur ou le commanditaire de la verrière ? Sa présence dans cette scène paraît énigmatique et bien symbolique, car il est difficile de penser que l'on accepte un juif dans le chœur d'une église, qui plus est dans un moment aussi solennel et sacré.

Panneau 6

Panneau droit du second registre (6)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  La scène principale montre la communion de la femme. En arrière-plan, au-dessus, nous la voyons en train de dissimuler dans sa robe l'hostie.

Détail du panneau droit du second registre (6)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
Panneau 7

Panneau central du 3e registre (7)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
 La femme apporte l'hostie à Jonathas qui, d'une main, lui remet quatre pièces d'or et de l'autre tient un couteau duquel il transperce l'hostie ; du sang jaillit de celle-ci. Derrière lui, son épouse semble terrifiée, levant les mains en l'air. Au bas, deux enfants dans la rue voient la scène ; celui de droite lève lui-aussi les bras au ciel. S'agit-il des enfants du Juif ?

 En arrière-plan, figurent deux scènes de la profanation de l'hostie par Jonathas : l'hostie transpercée par une lance et l'hostie mise à bouillir dans un chaudron s'élevant au-dessus de l'eau bouillante, imprimée d'un Christ en croix accompagné des silhouettes de Marie et de Jean, un Christ en croix s'élève au-dessus de l'hostie, indiquant encore la présence réelle du christ en l'hostie.

Détail du panneau central du 3e registre (7)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
Panneau 8

Panneau droit du 3e registre (8)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
 Tandis que Jonathas et sa femme discutent, assis, Jonathas tenant des deux mains sa bourse pleine de pièces d'or et ne prêtent plus attention à l'hostie, une femme nommée Martine, subtilise l'hostie du chaudron.

Panneau 9

Panneau gauche du 3e registre (9)
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
    Martine remet à l'évêque de Paris l'hostie qu'elle a sauvé du chaudron, en présence du curé de Saint-Jean-en-Grève. En arrière-plan, deux gardes se sont emparés de Jonathas.

Détail du panneau droit du 3e registre (8)
L'arrestation de Jonathan
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes

Panneau 10 (oculus gauche du tympan)

Tympan : oculus gauche (10)
La condamnation de Jonathan par l'évêque de Paris
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
  L'évêque de Paris a jugé Jonathas et l'a condamné au bûcher. Deux gardes s'emparent de lui et le conduisent hors du tribunal.

Panneau 11 (oculus droit du tympan)

Tympan : oculus droit (11)
Jonathan, sur un chariot de feu, est mené au supplice
Verrière du Miracle des Billettes de St-Nicolas de Troyes
Écoinçons : têtes d'angelots

Conclusion


 En plaçant la messe de l'institution de la Fête Dieu par le pape troyen Urbain IV au centre du vitrail, le concepteur du programme de la verrière donne tout son sens à celle-ci. Elle vient réaffirmer le dogme catholique de la transsubstantiation, commémoré par la Fête Dieu, une des plus combattues par les protestants d'alors, et "démontré" par des miracles tels que celui des Billettes dont les épisodes de la légende encadrent celui de la messe de l'institution de la Fête Dieu, fête fondée en 1264 par le pape troyen Urbain IV dans un contexte de lutte contre les hérésies et en particulier celle des Cathares.

 Cette légende est d'autant plus pédagogique qu'elle dénonce ceux qui contestent la présence réelle du corps du Christ dans le pain (au XIIIe siècle le Juif Jonathas, au XVIe siècle les protestants) et qu'elle désigne leur sort, leur condamnation par les hommes et par Dieu, le bûcher étant la préfiguration des flammes de l'Enfer.

 Cette verrière, placée au lendemain des massacres qui ont touché la Champagne ou ses marges en 1562, semble consacrer le triomphe du catholicisme et de ses dogmes fondamentaux sur ceux qui les contestent.

 Il est à noter que la famille Le Boucherat fut cruellement divisée au cours des guerres de religion et tout particulièrement au cours de ce début des années 1560. Au lendemain du massacre de Bar-sur-Seine, en 1563, Claude Le Boucherat, élu en l'Élection de Troyes, fut désigné comme suspect par le Parlement de Paris, accusé d'appartenir à la religion réformée et d'en être l'un des conseillers. Un mandat de prise de corps fut lancé contre lui.

 Dans le même temps, la famille comptait des religieux influents dont Nicolas, religieux à l'abbaye du Reclus, puis abbé de Cîteaux, docteur en Théologie de la Faculté de Paris et député au concile de Trente en qualité de Procureur-Général de son Ordre. 
Une raison de plus pour voir dans des membres de la famille Le Boucherat les donateurs de cette verrière, avec pour saint protecteur Nicolas ?
  

[1] Guides Arcantes, Champagne-Ardenne, Langres, Éditions Dominique Guéniot, 2012, p.119.
[2] Les Vitraux de Champagne-Ardenne. Corpus vitrearumParis, CNRS, 1992, p.260.
[3] Charles Fichot, Statistique monumentale du Département de l'Aube. Troyes, ses monuments civils et religieux, tome IV, Paris-Troyes, 1900, p.495-496.