lundi 30 avril 2018

La Champagne méridionale entre 1477 et 1544 ; le temps de la reconstruction


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Extrait revu et corrigé de la conférence « Le Beau XVIe siècle à Troyes et en Champagne méridionale. La  renaissance d’un pays » donnée le 9 novembre 2010 à la DRAC de Châlons-en-Champagne.

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   De la disparition de Charles le Téméraire en 1477 à la campagne de Charles Quint en 1544, la province bénéficia d’un demi-siècle de paix relative. Certes, l’Empereur revendiquait le duché de Bourgogne et le comté de Bar-sur-Seine, au nom de l’héritage bourguignon, mais entre 1484 et 1525, le conflit allait se porter en Italie. La bataille de Marignan, en 1515, marquait l'engagement de François Ier, dès son avènement dans cette guerre en Italie. 

Pierre BontempsLa bataille de Marignan, tombeau de François Ier et de Claude de France (1549-1558), basilique royale de Saint-Denis.
La Champagne connut un répit salutaire, entrecoupé de quelques alertes, qui épargnèrent cependant la plus grande partie de la province.
En 1520, Robert II de La Marck, duc de Bouillon et prince de Sedan tenta de tirer parti de la rivalité entre le roi de France et l’Empereur pour s’émanciper de la souveraineté impériale. Pour empêcher que le conflit ne vienne à dégénérer et toucher le Nord de la province, François Ier envoya Bayard organiser la défense de Mézières. Au mois d’octobre 1521, les impériaux durent abandonner le siège[1].
Au cours de l’été 1523, une nouvelle incursion toucha le sud-est de la province. Des lansquenets pénétrèrent le Bassigny et ravagèrent la région de Langres. Ils furent repoussés par Claude de Lorraine, duc de Guise, à Neufchâteau sur la Meuse. 
Deux ans plus tard, le désastre de Pavie redonnait à la Champagne une nouvelle importance ; abandonnant ses rêves italiens, François Ier devait désormais songer à renforcer sa frontière de l’Est.

Ces quelques décennies de paix relative allaient profiter à la reconstruction et au redressement de la province.

Si l’économie locale avait considérablement été touchée pendant les nombreuses années des «Temps des malheurs », son potentiel n’en avait pas été détruit. Dans le Barséquanais, sur une même circonscription, le nombre de feux imposables passait de 399 en 1478 à 4872 en 1544. La seule ville de Bar-sur-Seine avait vu ce nombre de feux multiplié par trente[2]. Cet essor des feux reposait essentiellement sur une natalité exceptionnelle. Troyes passait de 23 000 habitants en 1520 à plus de 30 000 en 1570, faisant d’elle la cinquième ville du royaume.


Tant dans les villes qu’à la campagne, l’essor démographique avait pour corollaire une croissance exceptionnelle de la demande qui se traduisait par une véritable reconquête de l’espace. De nombreuses terres abandonnées, laissées en friches et reboisées naturellement furent remises en valeur. Dans la région de Chaource, les autorités comptaient près de 4000 arpents défrichés ; en 1502, 120 arpents étaient regagnés à Arelles, 100 arpents à Villemorien[3]. Profitant de la disparition ou de la ruine qu’avait connue la petite noblesse locale au cours de ces guerres et en faisant l’acquisition de terres, la bourgeoisie des villes participait à cet effort de reconstruction. L’exemple de Simon de Sens nous permet de nous rendre compte de son implantation dans toute la campagne environnante tant par la possession de terres et de têtes de bétail[4]. Il avait acquis terres et vignes entre 1493 et 1548. Elles constituaient plus de 45 % de sa fortune. Celles-ci étaient localisées tout autour de Troyes, sur 23 localités différentes, de la  porte du Beffroy au pays d’Othe, de la porte de Croncels à la région de Chavanges. Il possédait 163 moutons, tous situés en Champagne crayeuse, le troupeau le plus important, constitué de 133 têtes, se trouvait à Mesnil-Lettré.

De fait, la demande en bois, qui accompagnait cette nécessité d’augmenter les surfaces cultivées, dut être considérable. Villes, bourgs et nombreux villages étaient à reconstruire. La chute démographique et l'abandon des maisons, fermes et même villages sur la longue période des « Temps de malheurs » n’était pas sans conséquences sur l’état des bâtiments, constitués essentiellement de bois, de torchis et de chaume. Dans le monde rural, la reconstruction des villages est rendue lisible avec celle de leurs églises. Dans l’espace de la Champagne méridionale, la reconstruction totale de 109 églises et 205 reconstructions partielles furent recensées[5]


Bar-sur-Seine, incendiée en 1475, devait se relever de ses cendres. À Troyes, au début du XVIe siècle, les censiers ne manquaient pas de mentionner des maisons ruinées pour lesquelles rentes et censives étaient diminuées[6], et d’autres maisons reconstruites de neuf[7]. Le grand incendie de 1524 détruisit une grande partie de la ville ; il accéléra cette reconstruction. Menée dans l’ensemble de façon rapide, mais incomplète, elle montrait que le potentiel économique de la ville s’était rapidement reconstitué.

Parallèlement, Troyes était devenu un immense chantier religieux. Les travaux de la cathédrale reprirent vers 1452 et de façon plus importante à, partir des années 1480. Ils se poursuivirent pendant tout un siècle. Entre 1476 et 1481, les Cordeliers entreprenaient la construction de leur remarquable chapelle de la Passion ; au cours de la première moitié du XVIe siècle, ils faisaient rebâtir le cloître.  Toutes les églises de la ville furent l’objet d’importants travaux, en particulier Saint-Jean, Saint-Nicolas et Saint-Pantaléon, ruinées par l’incendie de 1524.

  • 1450 : reprise des travaux de la cathédrale ; ils se poursuivent pendant tout le XVIe siècle
  • 1476-1481: édification de la chapelle de la Passion au couvent des Cordeliers
  • Fin XVe et début XVIe : travaux d’agrandissement à l’église Saint-Jean ; 1524 : l’église Saint-Jean est détruite par le grand Incendie; elle est reconstruite au cours de ce siècle
  • Vers 1500 : début de la reconstruction de Saint-Nizier; elle se poursuit pendant tout le XVIe siècle
  • 1500 : début de la reconstruction du chœur de Sainte-Madeleine, puis en 1535 de la tour
  • Fin XVe : début de la reconstruction de Saint-Nicolas - 1524 : le grand incendie détruit Saint-Nicolas. La reconstruction commence en 1526
  • 1517 : début de la reconstruction de Saint-Pantaléon ; 1524 : le grand incendie détruit le chantier ; la reconstruction doit reprendre

Tous ces chantiers allaient entretenir et dynamiser une population importante vivant des métiers de la construction et de la création artistique, création qui ne pouvait se faire sans le retour d’une certaine prospérité. 



[1] Bourquin Laurent, Noblesse seconde et pouvoir en Champagne aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994, p.16.
[2] Michel Belotte, La région de Bar-sur-Seine à la fin du Moyen-Âge, du début du XIIIe siècle au milieu du XVIe siècle. Étude économique et sociale, thèse, université de Dijon, 1973, p. 250-251.
[3] Belotte, 1973, p.262.
[4] Turquois Michel, "En marge de l'inventaire après décès de Symon de Sens", Le Beau XVIe siècle, Troyes, 1989, p.87.
[5] LEROY Pierre-E., Histoire économique et sociale des églises de la Champagne Méridionale à la fin du Moyen-âge et au début des Temps Modernes, D.E.S.S, Travail dactylographié, [s.d.s.l.]  ; Beau Marguerite, Essai sur l'architecture religieuse de la Champagne méridionale hors Troyes, Troyes, 1991, p. 78-79.
[6] Arch. dép. Aube, 22 H 149*, f° 9 r°.
[7] Arch. dép. Aube, 22 H 149*, f° 229 v°.

samedi 10 mars 2018

La Champagne aux XIVe et XVe siècles : une province frontière à l’épreuve des fléaux de Dieu


Extrait revu et corrigé de la conférence « Le Beau XVIe siècle à Troyes et en Champagne méridionale. La  renaissance d’un pays » donnée le 9 novembre 2010 à la DRAC de Châlons-en-Champagne.

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    Avec le partage de Verdun, en 863, la Champagne devint une frontière du royaume face à l’Empire. Dès cette époque, des chroniqueurs, parmi lesquels Prudence de Troyes, estimaient que les limites du royaume se confondaient avec le cours de la Meuse[1]. Un puissant comté allait se constituer depuis Troyes, étendant son influence par les nombreuses châtellenies que les comtes possédaient et les liens vassaliques qu’ils avaient su tisser, sur une vaste étendue située à l’Est du domaine royal. Cependant cet ensemble territorial restait incomplet. Les comtes n’étaient pas parvenus pas à intégrer les puissantes principautés religieuses de Reims, Châlons-en-Champagne et Langres, trois des six pairies ecclésiastiques du royaume, véritables citadelles spirituelles qui le protégeaient sur ses marges Nord et Est.

Les comtes, alliés aux rois de France par des liens matrimoniaux, pairs laïques, assuraient la défense du royaume sur ses marges orientales. Ce rôle stratégique se trouva renforcé lorsque que le comté passa dans le domaine royal, par le mariage, en 1284, de la dernière héritière des comtes de Champagne, Jeanne de Navarre, avec le dauphin Philippe, appelé à devenir roi de France sous le nom de Philippe IV le Bel[2].

Dès le début du XIVe siècle, la Champagne fut durement touchée par les « Fléaux de Dieu », famines, épidémies et guerres l’éprouvèrent considérablement, auxquels il faut ajouter les crises économiques et sociales.
Les Foires de Champagne étaient entrées en déclin et allaient disparaître au cours de ces deux siècles. Les flux commerciaux avaient changé. À la fin du XIIIe siècle, une liaison maritime fut créée depuis les ports italiens, attestée dès 1277 de façon régulière à partir de Gênes jusqu’aux ports de la Manche et de la Mer du Nord. Dans le même temps, une liaison terrestre se développait. Le poids de plus en plus important des villes de la Hanse en Baltique, en relation avec la Pologne et la Russie, allait décaler l’axe majeur européen terrestre vers l’Est. La construction du pont sur la Reuss au col du Saint-Gothard, en 1237, ouvrait une nouvelle voie depuis l’Italie qui favorisait « l’isthme allemand » aux dépends des routes passant par la Champagne. Enfin le passage par le col du Brenner allait relier directement Venise aux villes allemandes alors en pleine expansion. La route de Champagne était fortement concurrencée. L’activité textile des villes telles que Châlons, Reims ou Provins, qui avaient trouvé dans les Foires un important débouché commercial[3], en subit des conséquences funestes. La crise due à des mutations dans les échanges européens fut aggravée par des circonstances plus locales touchant les villages du plat pays.

En effet, cette décadence économique coïncida avec d’autres malheurs des temps. Dès 1316, débutait une série de grandes disettes, liées à une succession de mauvaises récoltes et à une dégradation du climat, aggravées plus tard par les guerres et le passage des hommes d’armes qui ravageaient les terres. En 1348 la Peste Noire frappa avec violence une population affaiblie. Les épisodes contagieux, souvent véhiculés par les troupes, s’installaient de façon endémique, frappant la Champagne chaque décennie pendant deux siècles.
La Brie et les bailliages de Vitry et Chaumont venaient de connaître une jacquerie[4] lorsqu’en 1358 la guerre toucha réellement la région ; au lendemain du désastre de Poitiers, Charles le Mauvais, roi de Navarre et prétendant au comté de Champagne, y faisait entrer des troupes anglo-navarraises. Le roi lui opposa les compagnies d’un mercenaire lorrain, Brocard de Frénétrange[5].
À l’automne 1359, le roi d’Angleterre Edouard III débarqua en France et prit le chemin de la Champagne avec l’objectif de se faire sacrer à Reims. La ville lui résista[6]. En janvier, Edouard III leva le siège et prit la direction de Paris, parcourant et pillant la Champagne[7]. La province fut sous la coupe des bandes et les répits ne furent que de courte durée. La guerre reprit en 1369 ; de nouveau, la Champagne fut traversée par les grandes chevauchées  anglaises qui la dévastèrent : Robert Knolles, en 1370, Jean de Lancastre, en 1373 et Buckingham, dit encore Gloucester, fils du roi d’Angleterre en 1380[8].

Source : Histoire de la Champagne, sd Maurice Crubelier, Toulouse, 1975, p.183.
   Les années suivantes virent se mettre en place une puissance rivalisant avec le roi. Les Bourguignons avaient renforcé leur emprise sur la Champagne méridionale, faisant l’acquisition de droits dans les châtellenies de Villemaur, Chaource, Isle (-Aumont) et Bar-sur-Seine[9]. Les nécessités de la défense conduisirent le souverain Charles V à désigner en 1368 son frère Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, commandant militaire en chef. Cette autorité s’exerçait sur les cinq diocèses de Soissons, Laon, Reims, Châlons et Troyes. Les Bourguignons y renforçaient leur présence, présence d’autant plus utile qu’en 1384, à la mort de son beau-père le comte de Flandres, Philippe le Hardi hérita de ses possessions dont le comté de Rethel[10]. La Champagne, placée entre les États du Nord et le duché de Bourgogne, devenait une terre convoitée et son acquisition aurait permis de rattacher les biens du duc. Ce dernier pensait profiter de la rivalité franco-anglaise pour constituer un État souverain.


Les principales villes champenoises, parmi lesquelles Reims, Châlons, Troyes, Chaumont et Langres, se soumirent au duc de Bourgogne en 1417, permettant à Jean sans Peur de créer le gouvernement militaire de Champagne et de Brie[11]. Jusqu’alors écartelée par les multiples subdivisions administratives et religieuses, la province venait véritablement de naître, à la faveur de la guerre. La reine Isabeau vint résider à Troyes, devenue une véritable capitale pour le duc de Bourgogne. à la suite de l’assassinat du duc Jean sans Peur à Montereau, en 1419, son fils Philippe le Bon entreprit avec la reine Isabeau par un traité conclu à Troyes le 21 mai 1420, d’écarter le Dauphin de la couronne et de la remettre aux Anglais.

Venue des confins de la Champagne et de la Lorraine, Jeanne d’Arc allait conduire le Dauphin Charles au sacre à Reims. Troyes, après un moment de résistance s’ouvrit au Dauphin le 9 juillet 1429[12], Châlons quatre jours plus tard et Reims le 16 juillet ; le lendemain, le Dauphin était sacré. Le roi allait alors entreprendre l’achèvement de la reconquête de la Champagne. Avec le traité d’Arras, en 1435, Charles VII accordait au duc de Bourgogne le comté de Bar-sur-Seine en apanage. Licenciées, les bandes de mercenaires, au nom très significatif d’ « écorcheurs », se répandirent dans toute la région et la soumirent aux pillages. En 1441, Charles VII mena personnellement une campagne contre ceux-ci. Du mois de janvier au mois d’avril, le roi parcourut la Champagne à la poursuite de ces bandes. Alors qu’il se trouvait à Bar-sur-Aube, il extermina les compagnies ayant à leur tête le bâtard de Bourbon. Ce dernier fut condamné à mort. Enfermé dans un sac, il fut jeté dans l’Aube, ses lieutenants pendus ou décapités. Cependant, la question des écorcheurs ne fut réglée définitivement qu’en 1444, lorsque le Dauphin Louis partit en campagne pour le compte de l’Empereur en Suisse[13].

   Alors que la paix s’installait en Champagne septentrionale, comme dans le royaume, la partie méridionale de la province vit reprendre les hostilités entre le roi de France, Louis XI, et le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. En 1475, les royaux, avec l’aide des Troyens, prirent, pillèrent et incendièrent Bar-sur-Seine, aux mains des Bourguignons. De nouveau, la région fut dévastée[14]. Il fallut attendre la mort de Charles le Téméraire au siège de Nancy en 1477 pour que le calme revienne, bien que des menaces pesaient toujours de la part des héritiers du duc de Bourgogne. Marie de Bourgogne et son époux, Maximilien de Habsbourg, empereur du Saint-Empire romain germanique, n’avaient pas renoncé à l’héritage bourguignon[15].

   Il est difficile de quantifier de façon précise le désastre économique et la chute de la population, en particulier dans les campagnes ; les Français avaient inauguré au cours du XIVe siècle une nouvelle stratégie qui consistait à refuser le combat en plat pays et à se réfugier dans les villes closes. L’ennemi occupait et dévastait la campagne. Il en résulta de grandes pertes dans le potentiel économique des campagnes, affectant de ce fait l’activité des villes qui en dépendaient de façon très étroite. Au Nord de la Champagne, dans le Porcien, cinquante-quatre villages du diocèse de Reims avaient perdu entre 1300 et 1364 plus de 75 % de leur population. Cette saignée humaine semble durable. Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour que certains de ces villages retrouvent les niveaux de 1300[16]. Dans la plaine crayeuse, dans le doyenné de Sézanne, de nombreux villages avaient été abandonnés[17]. Au Sud de la région, les domaines de l’abbaye de Clairvaux, auraient perdu deux tiers de leur population entre 1380 et 1430[18]. D’Abois de Jubainville a laissé une description très détaillée et précise de l’état désastreux du diocèse de Troyes au travers des comptes de l’évêque dans la première moitié du XVe siècle[19]. Vers 1419-1420, quatre villages et bourgs furent entièrement détruits dont Pont-sur-Seine et Méry-sur-Seine, sans compter au cours de cette période de la première moitié du XVe siècle les villages qui se vident et les terres dévastées.


   Aux confins burgondo-champenois, le comté de Bar-sur-Seine, fut encore plus durablement éprouvé par les 130 années de guerre entrecoupées de trêves. Par trois fois, cette partie de la Champagne méridionale fut dévastée. Dès la fin du XIVe siècle, des villages avaient perdu 50 à 75 % de leurs feux[20]. Après les épidémies de peste de 1348 et surtout celle de 1360-61, et le passage des Grandes Compagnies, de nombreux champs furent abandonnés, des moulins et ponts détruits, et des maisons brûlées ; maintes vignes sont mentionnées « en désert[21] ». Quelques villages avaient même disparus, tels celui de Frisons « arce du feu des Anglais[22] ». La seule ville de Bar-sur-Seine fut réduite deux fois en cendres, après une mise à sac, en 1359 et en 1475. Les phases de trêve et de relative accalmie guerrière n’avaient pas permis de reconstruire et récupérer les niveaux d’avant-guerre. Les reconstructions tentées par le duc de Bourgogne dans ses terres de Champagne furent un échec ; la région de Chaource, Isle, Bar-sur-Seine et Jaucourt n’avait pas surmonté la crise, et tandis qu’à partir de 1450, comme dans de nombreuses autres régions, commençait une véritable reconstruction, la région replongeait en 1470 dans de nouvelles épreuves annihilant tous les efforts. Au lendemain de cette nouvelle épreuve, en 1477, la région avait perdu près de trois quarts de son potentiel économique[23].


   Ces crises successives débutant dès la fin du XIIIe siècle avec le déclin des Foires de Champagne, auquel se sont ajoutées les mauvaises récoltes, les disettes et famines, les épidémies et les guerres avaient laissé la Champagne méridionale en ruines… Or Troyes ne peut plus compter sur ses anciennes sources de revenus pour reconstruire, les Foires de Champagne. Venise au XVe puis Anvers au XVIe sont devenues les nouvelles capitales économiques du monde européen, privilégiant les échanges maritimes, échanges accélérés depuis que les Grandes Découvertes, débutées avec les Portugais au milieu du XVe siècle, ouvert de nouvelles voies sur l'Atlantique, échanges dont a bénéficié Anvers. Les principales routes terrestres du commerce continental se sont détournées de Troyes et de la Champagne méridionale. Dans le royaume, Lyon, sur le Rhône et la Saône, et au débouché des vallées alpines a largement supplanté les villes des Foires de Champagne.


Les routes essentielles du trafic anversois.
Source : Fernand Braudel, Le Temps du Monde, Civilisation matérielle, Economie et Capitalisme XVe-XVIIe siècle,
Paris, 1979.

[1] Histoire de la Champagne, sous la dir. de Maurice Crubelier, Toulouse, 1975, p.176.
[2] Michel Belotte, La région de Bar-sur-Seine à la fin du Moyen-Âge, du début du XIIIe siècle au milieu du XVIe siècle. Étude économique et sociale, thèse, université de Dijon, 1973, p.150.
[3] Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe, Paris, 1979, p.90-94.
[4] Histoire de la Champagne, 1975, p.180
[5] Belotte, 2003, p.105
[6] Histoire de Reims, sous la direction de Pierre Desportes, 1983, p.156-157
[7] Histoire de la Champagne, 1975, p.182
[8] Histoire de Reims, 1975, p.157
[9] Belotte, 1973, p.154-155 ; Histoire de la Champagne, 1975, p.185
[10] Histoire de la Champagne, 1975, p.185
[11] Histoire de Reims, 1983,  p.165
[12] Histoire de Troyes, sous la direction de Françoise Bibolet, Troyes 1997, p. 91-97 ; Colette Beaune, Jeanne d’Arc, Paris,  2004, p. 233-245.
[13] Histoire de la Champagne, 1975, p.186-187
[14] Michel Belotte, Histoire de Bar-sur-Seine des origines à 1789, Dijon, 2003, p.123.
[15] Belotte, 2003, p.129
[16] Histoire de la Champagne, 1975, p.190.
[17] Ibid.
[18] Ibid.
[19] « Introduction », Inventaire sommaire des archives départementales antérieures à 1790 – Aube – Archives ecclésiastiques – Série G, Troyes, 1873, p. IV à LXVIII.
[20] Jully-sur-Sarce.
[21] Belotte (1973), p.106-107.
[22] Archives départementales de l’Aube, E. 85.
[23] Belotte (1973), p.233.

mercredi 1 novembre 2017

La chapelle de Toussaint, église Saint-Nicolas de Troyes

 À la suite du grand incendie de 1524, l’église Saint-Nicolas dut être rebâtie.

  Les travaux de reconstruction débutèrent en 1526 avec les chapelles du chevet : la chapelle Notre-Dame-de-Lorette au sud-est (1526-1530), suivie de la chapelle absidiale (1531) et enfin de celle de Toussaint au nord-est (1533-1535), tandis que s'élevaient parallèlement les chapelles Saint-Roch (côté chapelle Notre-Dame de Lorette) et Saint-Claude (côté chapelle de Toussaint).

Verrière des Béatitudes, chapelle de Toussaint
Troyes, église Saint-Nicolas
  C’est le sculpteur barséquanais Claude Bornot qui travailla à l’ornementation et au décor sculpté de la chapelle ; il n’en subsiste aujourd’hui que les clefs de voûtes, les socles et dais des statues, toute la statuaire ayant été déplacée et disparue. Le peintre « Petit Gérard », en avait fait l’ordonnancement. Le peintre Jacques Cochin peignit l’ornementation sculptée de la chapelle.

Chapelle de Toussaint, voûtes
Troyes, église Saint-Nicolas
Chapelle de Toussaint, ornementation sculptée
Troyes, église Saint-Nicolas
Chapelle de Toussaint, clef de voûte de Claude Bornot
Troyes, église Saint-Nicolas

  Le peintre « Petit Girard » dessina le modèle de la verrière des Béatitudes (baie 3) selon un projet sans doute conçut par le prêtre Jacques Frémin, qui rédigea les inscriptions figurant sur la verrière. Le vitrail réalisé par le maître verrier Jean Soudain fut posée en 1535. Les mécènes qui ont financé la réalisation sont identifiés par les armoiries se trouvant dans le trilobe de la lancette centrale : celles de la famille Le Tartier

Une verrière sur le même thème se trouve à Lhuître.

La verrière, haute de 5,30 m et large de 2,10 m est composée de trois lancettes trilobées à trois registres et d’un tympan  à trois soufflets et quatre écoinçons.

En haut de chaque panneau sont les inscriptions latines indiquant la béatitude illustrée par la scène du panneau et en-dessous se trouvent des vers en français, le tout composés par Jacques Frémin.

Registre inférieur :


        Panneau de gauche représentant un combat d’anges et de démons : « Bienheureux ceux qui sont doux »
    - Panneau central représentant l’histoire de Joseph : « Bienheureux ceux qui font miséricorde »
    - Panneau de droite représentant  les martyres de saint Etienne et saint Laurent : « Bienheureux ceux qui souffrent de la persécution pour la justice »

Deuxième registre : 



       Panneau de gauche, consacré à la vocation des apôtres : « Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté »
        Panneau de gauche consacré au martyre de sainte Agnès et le miracle de ses cheveux : « Bienheureux les cœurs purs »
          Panneau de droite, aussi consacré aux saintes vierges et pariculièrement à sainte Agnès 
   
Registre supérieur :


  Les trois panneaux du registre supérieur viennent d’une autre verrière, consacrée à la vie de saint Roch et provenant sans doute de la chapelle placée au sud-est, édifiée aux mêmes dates : la chapelle Saint Roch (1533-1535) où se trouve aujourd’hui un arbre de Jessé (1534).

Tympan :


  Dans la tête de la lancette centrale se trouvent les armoiries de la famille Le Tartier.

 Au tympan, les deux soufflets du bas représentent l’âme de saint Roch présentée à Dieu le Père par des anges, l’Esprit Saint (sous la forme d’une colombe) et le buste du Christ dans le soufflet supérieur. 

  Dans les quatre écoinçons se trouvent des anges musiciens.

  La verrière de la baie 4 de l’église de Lhuître, complète et n'ayant sans doute pas souffert de déplacements ou recompositions, peut nous donner une idée des panneaux manquants à celle de Saint-Nicolas de Troyes ; les panneaux semblent en être des reproductions, attribuable aussi à Jean Soudain.

  La structure de la verrière, composée de deux lancettes trilobées à quatre registres, donne une organisation différente de la verrière. En tête de lancette se trouvent les armoiries de la famille troyenne d’Autruy et celle de Lorraine.

Registre inférieur :

-              À gauche : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice » illustrée par saint Nicolas sauvant les trois soldats de la mise à mort
-            À droite : «  Bienheureux ceux qui sont épris de paix », illustrée par saint Yves arbitrant un conflit

Deuxième registre :

-            - À gauche : « Bienheureux ceux qui souffrent de la persécution pour la justice », illustré par le martyr de saint Laurent et saint Etienne
-              À Droite : « Bienheureux les cœurs purs » avec le martyre de sainte Agnès

Troisième registre :

-           À gauche : « Bienheureux ceux qui font miséricorde » : illustré par  l’histoire de Joseph
-         À droite : « Bienheureux ceux qui ont l’esprit de pauvreté » illustré par la vocation des apôtres

Dernier registre :

-          - À gauche : « Bienheureux ceux qui sont doux », illustré par le combat des anges contre démons
-           À droite : « Bienheureux ceux qui pleurent », illustré par la prédication de Jean-Baptiste et les plaintes de Jérémie

Ainsi, au regard des panneaux de l’église de Lhuître, nous pouvons deviner que les trois panneaux manquant à Saint-Nicolas de Troyes pourraient être les trois suivants :
-         « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice » illustré par saint Nicolas sauvant les trois soldats de la mise à mort
-           « Bienheureux ceux qui sont épris de paix », illustré par saint Yves arbitrant un conflit
       « Bienheureux ceux qui pleurent », illustré par la prédication de Jean-Baptiste et les plaintes de Jérémie

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     Références et sources : 

Archives départementales de l'Aube, registres 17 G 6 à 17 G 9 ; registre 136 J 27. 
Les Vitraux de Champagne-Ardenne. Corpus vitrearum. Paris, CNRS, 1992.
Danielle Minois, Le vitrail à Troyes : les chantiers et les hommes (1480-1560), Corpus Vitrearum- PUPS, 2005.
Frédiric Elsic, Grégoire Guérard, SilvanaEditoriale, Milan, 2017.