samedi 10 mars 2018

La Champagne aux XIVe et XVe siècles : une province frontière à l’épreuve des fléaux de Dieu

Extrait revu et corrigé de la conférence « Le Beau XVIe siècle à Troyes et en Champagne méridionale. La  renaissance d’un pays » donnée le 9 novembre 2010 à la DRAC de Châlons-en-Champagne.

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    Avec le partage de Verdun, en 863, la Champagne devint une frontière du royaume face à l’Empire. Dès cette époque, des chroniqueurs, parmi lesquels Prudence de Troyes, estimaient que les limites du royaume se confondaient avec le cours de la Meuse[1]. Un puissant comté allait se constituer depuis Troyes, étendant son influence par les nombreuses châtellenies que les comtes possédaient et les liens vassaliques qu’ils avaient su tisser, sur une vaste étendue située à l’Est du domaine royal. Cependant cet ensemble territorial restait incomplet. Les comtes n’étaient pas parvenus pas à intégrer les puissantes principautés religieuses de Reims, Châlons-en-Champagne et Langres, trois des six pairies ecclésiastiques du royaume, véritables citadelles spirituelles qui le protégeaient sur ses marges Nord et Est.

Les comtes, alliés aux rois de France par des liens matrimoniaux, pairs laïques, assuraient la défense du royaume sur ses marges orientales. Ce rôle stratégique se trouva renforcé lorsque que le comté passa dans le domaine royal, par le mariage, en 1284, de la dernière héritière des comtes de Champagne, Jeanne de Navarre, avec le dauphin Philippe, appelé à devenir roi de France sous le nom de Philippe IV le Bel[2].

Dès le début du XIVe siècle, la Champagne fut durement touchée par les « Fléaux de Dieu », famines, épidémies et guerres l’éprouvèrent considérablement, auxquels il faut ajouter les crises économiques et sociales.
Les Foires de Champagne étaient entrées en déclin et allaient disparaître au cours de ces deux siècles. Les flux commerciaux avaient changé. À la fin du XIIIe siècle, une liaison maritime fut créée depuis les ports italiens, attestée dès 1277 de façon régulière à partir de Gênes jusqu’aux ports de la Manche et de la Mer du Nord. Dans le même temps, une liaison terrestre se développait. Le poids de plus en plus important des villes de la Hanse en Baltique, en relation avec la Pologne et la Russie, allait décaler l’axe majeur européen terrestre vers l’Est. La construction du pont sur la Reuss au col du Saint-Gothard, en 1237, ouvrait une nouvelle voie depuis l’Italie qui favorisait « l’isthme allemand » aux dépends des routes passant par la Champagne. Enfin le passage par le col du Brenner allait relier directement Venise aux villes allemandes alors en pleine expansion. La route de Champagne était fortement concurrencée. L’activité textile des villes telles que Châlons, Reims ou Provins, qui avaient trouvé dans les Foires un important débouché commercial[3], en subit des conséquences funestes. La crise due à des mutations dans les échanges européens fut aggravée par des circonstances plus locales touchant les villages du plat pays.

En effet, cette décadence économique coïncida avec d’autres malheurs des temps. Dès 1316, débutait une série de grandes disettes, liées à une succession de mauvaises récoltes et à une dégradation du climat, aggravées plus tard par les guerres et le passage des hommes d’armes qui ravageaient les terres. En 1348 la Peste Noire frappa avec violence une population affaiblie. Les épisodes contagieux, souvent véhiculés par les troupes, s’installaient de façon endémique, frappant la Champagne chaque décennie pendant deux siècles.
La Brie et les bailliages de Vitry et Chaumont venaient de connaître une jacquerie[4] lorsqu’en 1358 la guerre toucha réellement la région ; au lendemain du désastre de Poitiers, Charles le Mauvais, roi de Navarre et prétendant au comté de Champagne, y faisait entrer des troupes anglo-navarraises. Le roi lui opposa les compagnies d’un mercenaire lorrain, Brocard de Frénétrange[5].
À l’automne 1359, le roi d’Angleterre Edouard III débarqua en France et prit le chemin de la Champagne avec l’objectif de se faire sacrer à Reims. La ville lui résista[6]. En janvier, Edouard III leva le siège et prit la direction de Paris, parcourant et pillant la Champagne[7]. La province fut sous la coupe des bandes et les répits ne furent que de courte durée. La guerre reprit en 1369 ; de nouveau, la Champagne fut traversée par les grandes chevauchées  anglaises qui la dévastèrent : Robert Knolles, en 1370, Jean de Lancastre, en 1373 et Buckingham, dit encore Gloucester, fils du roi d’Angleterre en 1380[8].

Source : Histoire de la Champagne, sd Maurice Crubelier, Toulouse, 1975, p.183.
   Les années suivantes virent se mettre en place une puissance rivalisant avec le roi. Les Bourguignons avaient renforcé leur emprise sur la Champagne méridionale, faisant l’acquisition de droits dans les châtellenies de Villemaur, Chaource, Isle (-Aumont) et Bar-sur-Seine[9]. Les nécessités de la défense conduisirent le souverain Charles V à désigner en 1368 son frère Philippe le Hardi, duc de Bourgogne, commandant militaire en chef. Cette autorité s’exerçait sur les cinq diocèses de Soissons, Laon, Reims, Châlons et Troyes. Les Bourguignons y renforçaient leur présence, présence d’autant plus utile qu’en 1384, à la mort de son beau-père le comte de Flandres, Philippe le Hardi hérita de ses possessions dont le comté de Rethel[10]. La Champagne, placée entre les États du Nord et le duché de Bourgogne, devenait une terre convoitée et son acquisition aurait permis de rattacher les biens du duc. Ce dernier pensait profiter de la rivalité franco-anglaise pour constituer un État souverain.


Les principales villes champenoises, parmi lesquelles Reims, Châlons, Troyes, Chaumont et Langres, se soumirent au duc de Bourgogne en 1417, permettant à Jean sans Peur de créer le gouvernement militaire de Champagne et de Brie[11]. Jusqu’alors écartelée par les multiples subdivisions administratives et religieuses, la province venait véritablement de naître, à la faveur de la guerre. La reine Isabeau vint résider à Troyes, devenue une véritable capitale pour le duc de Bourgogne. à la suite de l’assassinat du duc Jean sans Peur à Montereau, en 1419, son fils Philippe le Bon entreprit avec la reine Isabeau par un traité conclu à Troyes le 21 mai 1420, d’écarter le Dauphin de la couronne et de la remettre aux Anglais.

Venue des confins de la Champagne et de la Lorraine, Jeanne d’Arc allait conduire le Dauphin Charles au sacre à Reims. Troyes, après un moment de résistance s’ouvrit au Dauphin le 9 juillet 1429[12], Châlons quatre jours plus tard et Reims le 16 juillet ; le lendemain, le Dauphin était sacré. Le roi allait alors entreprendre l’achèvement de la reconquête de la Champagne. Avec le traité d’Arras, en 1435, Charles VII accordait au duc de Bourgogne le comté de Bar-sur-Seine en apanage. Licenciées, les bandes de mercenaires, au nom très significatif d’ « écorcheurs », se répandirent dans toute la région et la soumirent aux pillages. En 1441, Charles VII mena personnellement une campagne contre ceux-ci. Du mois de janvier au mois d’avril, le roi parcourut la Champagne à la poursuite de ces bandes. Alors qu’il se trouvait à Bar-sur-Aube, il extermina les compagnies ayant à leur tête le bâtard de Bourbon. Ce dernier fut condamné à mort. Enfermé dans un sac, il fut jeté dans l’Aube, ses lieutenants pendus ou décapités. Cependant, la question des écorcheurs ne fut réglée définitivement qu’en 1444, lorsque le Dauphin Louis partit en campagne pour le compte de l’Empereur en Suisse[13].

   Alors que la paix s’installait en Champagne septentrionale, comme dans le royaume, la partie méridionale de la province vit reprendre les hostilités entre le roi de France, Louis XI, et le duc de Bourgogne, Charles le Téméraire. En 1475, les royaux, avec l’aide des Troyens, prirent, pillèrent et incendièrent Bar-sur-Seine, aux mains des Bourguignons. De nouveau, la région fut dévastée[14]. Il fallut attendre la mort de Charles le Téméraire au siège de Nancy en 1477 pour que le calme revienne, bien que des menaces pesaient toujours de la part des héritiers du duc de Bourgogne. Marie de Bourgogne et son époux, Maximilien de Habsbourg, empereur du Saint-Empire romain germanique, n’avaient pas renoncé à l’héritage bourguignon[15].

   Il est difficile de quantifier de façon précise le désastre économique et la chute de la population, en particulier dans les campagnes ; les Français avaient inauguré au cours du XIVe siècle une nouvelle stratégie qui consistait à refuser le combat en plat pays et à se réfugier dans les villes closes. L’ennemi occupait et dévastait la campagne. Il en résulta de grandes pertes dans le potentiel économique des campagnes, affectant de ce fait l’activité des villes qui en dépendaient de façon très étroite. Au Nord de la Champagne, dans le Porcien, cinquante-quatre villages du diocèse de Reims avaient perdu entre 1300 et 1364 plus de 75 % de leur population. Cette saignée humaine semble durable. Il faudra attendre le XVIIIe siècle pour que certains de ces villages retrouvent les niveaux de 1300[16]. Dans la plaine crayeuse, dans le doyenné de Sézanne, de nombreux villages avaient été abandonnés[17]. Au Sud de la région, les domaines de l’abbaye de Clairvaux, auraient perdu deux tiers de leur population entre 1380 et 1430[18]. D’Abois de Jubainville a laissé une description très détaillée et précise de l’état désastreux du diocèse de Troyes au travers des comptes de l’évêque dans la première moitié du XVe siècle[19]. Vers 1419-1420, quatre villages et bourgs furent entièrement détruits dont Pont-sur-Seine et Méry-sur-Seine, sans compter au cours de cette période de la première moitié du XVe siècle les villages qui se vident et les terres dévastées.


   Aux confins burgondo-champenois, le comté de Bar-sur-Seine, fut encore plus durablement éprouvé par les 130 années de guerre entrecoupées de trêves. Par trois fois, cette partie de la Champagne méridionale fut dévastée. Dès la fin du XIVe siècle, des villages avaient perdu 50 à 75 % de leurs feux[20]. Après les épidémies de peste de 1348 et surtout celle de 1360-61, et le passage des Grandes Compagnies, de nombreux champs furent abandonnés, des moulins et ponts détruits, et des maisons brûlées ; maintes vignes sont mentionnées « en désert[21] ». Quelques villages avaient même disparus, tels celui de Frisons « arce du feu des Anglais[22] ». La seule ville de Bar-sur-Seine fut réduite deux fois en cendres, après une mise à sac, en 1359 et en 1475. Les phases de trêve et de relative accalmie guerrière n’avaient pas permis de reconstruire et récupérer les niveaux d’avant-guerre. Les reconstructions tentées par le duc de Bourgogne dans ses terres de Champagne furent un échec ; la région de Chaource, Isle, Bar-sur-Seine et Jaucourt n’avait pas surmonté la crise, et tandis qu’à partir de 1450, comme dans de nombreuses autres régions, commençait une véritable reconstruction, la région replongeait en 1470 dans de nouvelles épreuves annihilant tous les efforts. Au lendemain de cette nouvelle épreuve, en 1477, la région avait perdu près de trois quarts de son potentiel économique[23].


   Ces crises successives débutant dès la fin du XIIIe siècle avec le déclin des Foires de Champagne, auquel se sont ajoutées les mauvaises récoltes, les disettes et famines, les épidémies et les guerres avaient laissé la Champagne méridionale en ruines… Or Troyes ne peut plus compter sur ses anciennes sources de revenus pour reconstruire, les Foires de Champagne. Venise au XVe puis Anvers au XVIe sont devenues les nouvelles capitales économiques du monde européen, privilégiant les échanges maritimes, échanges accélérés depuis que les Grandes Découvertes, débutées avec les Portugais au milieu du XVe siècle, ouvert de nouvelles voies sur l'Atlantique, échanges dont a bénéficié Anvers. Les principales routes terrestres du commerce continental se sont détournées de Troyes et de la Champagne méridionale. Dans le royaume, Lyon, sur le Rhône et la Saône, et au débouché des vallées alpines a largement supplanté les villes des Foires de Champagne.


Les routes essentielles du trafic anversois.
Source : Fernand Braudel, Le Temps du Monde, Civilisation matérielle, Economie et Capitalisme XVe-XVIIe siècle,
Paris, 1979.

[1] Histoire de la Champagne, sous la dir. de Maurice Crubelier, Toulouse, 1975, p.176.
[2] Michel Belotte, La région de Bar-sur-Seine à la fin du Moyen-Âge, du début du XIIIe siècle au milieu du XVIe siècle. Étude économique et sociale, thèse, université de Dijon, 1973, p.150.
[3] Fernand Braudel, Civilisation matérielle, économie et capitalisme, XVe-XVIIIe, Paris, 1979, p.90-94.
[4] Histoire de la Champagne, 1975, p.180
[5] Belotte, 2003, p.105
[6] Histoire de Reims, sous la direction de Pierre Desportes, 1983, p.156-157
[7] Histoire de la Champagne, 1975, p.182
[8] Histoire de Reims, 1975, p.157
[9] Belotte, 1973, p.154-155 ; Histoire de la Champagne, 1975, p.185
[10] Histoire de la Champagne, 1975, p.185
[11] Histoire de Reims, 1983,  p.165
[12] Histoire de Troyes, sous la direction de Françoise Bibolet, Troyes 1997, p. 91-97 ; Colette Beaune, Jeanne d’Arc, Paris,  2004, p. 233-245.
[13] Histoire de la Champagne, 1975, p.186-187
[14] Michel Belotte, Histoire de Bar-sur-Seine des origines à 1789, Dijon, 2003, p.123.
[15] Belotte, 2003, p.129
[16] Histoire de la Champagne, 1975, p.190.
[17] Ibid.
[18] Ibid.
[19] « Introduction », Inventaire sommaire des archives départementales antérieures à 1790 – Aube – Archives ecclésiastiques – Série G, Troyes, 1873, p. IV à LXVIII.
[20] Jully-sur-Sarce.
[21] Belotte (1973), p.106-107.
[22] Archives départementales de l’Aube, E. 85.
[23] Belotte (1973), p.233.

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