lundi 30 avril 2018

La Champagne méridionale entre 1477 et 1544 ; le temps de la reconstruction

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Extrait revu et corrigé de la conférence « Le Beau XVIe siècle à Troyes et en Champagne méridionale. La  renaissance d’un pays » donnée le 9 novembre 2010 à la DRAC de Châlons-en-Champagne.

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   De la disparition de Charles le Téméraire en 1477 à la campagne de Charles Quint en 1544, la province bénéficia d’un demi-siècle de paix relative. Certes, l’Empereur revendiquait le duché de Bourgogne et le comté de Bar-sur-Seine, au nom de l’héritage bourguignon, mais entre 1484 et 1525, le conflit allait se porter en Italie. La bataille de Marignan, en 1515, marquait l'engagement de François Ier, dès son avènement dans cette guerre en Italie. 

Pierre Bontemps, La bataille de Marignan, tombeau de François Ier et de Claude de France (1549-1558), basilique royale de Saint-Denis.
La Champagne connut un répit salutaire, entrecoupé de quelques alertes, qui épargnèrent cependant la plus grande partie de la province.
En 1520, Robert II de La Marck, duc de Bouillon et prince de Sedan tenta de tirer parti de la rivalité entre le roi de France et l’Empereur pour s’émanciper de la souveraineté impériale. Pour empêcher que le conflit ne vienne à dégénérer et toucher le Nord de la province, François Ier envoya Bayard organiser la défense de Mézières. Au mois d’octobre 1521, les impériaux durent abandonner le siège[1].
Au cours de l’été 1523, une nouvelle incursion toucha le sud-est de la province. Des lansquenets pénétrèrent le Bassigny et ravagèrent la région de Langres. Ils furent repoussés par Claude de Lorraine, duc de Guise, à Neufchâteau sur la Meuse. 
Deux ans plus tard, le désastre de Pavie redonnait à la Champagne une nouvelle importance ; abandonnant ses rêves italiens, François Ier devait désormais songer à renforcer sa frontière de l’Est.

Ces quelques décennies de paix relative allaient profiter à la reconstruction et au redressement de la province.

Si l’économie locale avait considérablement été touchée pendant les nombreuses années des «Temps des malheurs », son potentiel n’en avait pas été détruit. Dans le Barséquanais, sur une même circonscription, le nombre de feux imposables passait de 399 en 1478 à 4872 en 1544. La seule ville de Bar-sur-Seine avait vu ce nombre de feux multiplié par trente[2]. Cet essor des feux reposait essentiellement sur une natalité exceptionnelle. Troyes passait de 23 000 habitants en 1520 à plus de 30 000 en 1570, faisant d’elle la cinquième ville du royaume.


Tant dans les villes qu’à la campagne, l’essor démographique avait pour corollaire une croissance exceptionnelle de la demande qui se traduisait par une véritable reconquête de l’espace. De nombreuses terres abandonnées, laissées en friches et reboisées naturellement furent remises en valeur. Dans la région de Chaource, les autorités comptaient près de 4000 arpents défrichés ; en 1502, 120 arpents étaient regagnés à Arelles, 100 arpents à Villemorien[3]. Profitant de la disparition ou de la ruine qu’avait connue la petite noblesse locale au cours de ces guerres et en faisant l’acquisition de terres, la bourgeoisie des villes participait à cet effort de reconstruction. L’exemple de Simon de Sens nous permet de nous rendre compte de son implantation dans toute la campagne environnante tant par la possession de terres et de têtes de bétail[4]. Il avait acquis terres et vignes entre 1493 et 1548. Elles constituaient plus de 45 % de sa fortune. Celles-ci étaient localisées tout autour de Troyes, sur 23 localités différentes, de la  porte du Beffroy au pays d’Othe, de la porte de Croncels à la région de Chavanges. Il possédait 163 moutons, tous situés en Champagne crayeuse, le troupeau le plus important, constitué de 133 têtes, se trouvait à Mesnil-Lettré.

De fait, la demande en bois, qui accompagnait cette nécessité d’augmenter les surfaces cultivées, dut être considérable. Villes, bourgs et nombreux villages étaient à reconstruire. La chute démographique et l'abandon des maisons, fermes et même villages sur la longue période des « Temps de malheurs » n’était pas sans conséquences sur l’état des bâtiments, constitués essentiellement de bois, de torchis et de chaume. Dans le monde rural, la reconstruction des villages est rendue lisible avec celle de leurs églises. Dans l’espace de la Champagne méridionale, la reconstruction totale de 109 églises et 205 reconstructions partielles furent recensées[5]


Bar-sur-Seine, incendiée en 1475, devait se relever de ses cendres. À Troyes, au début du XVIe siècle, les censiers ne manquaient pas de mentionner des maisons ruinées pour lesquelles rentes et censives étaient diminuées[6], et d’autres maisons reconstruites de neuf[7]. Le grand incendie de 1524 détruisit une grande partie de la ville ; il accéléra cette reconstruction. Menée dans l’ensemble de façon rapide, mais incomplète, elle montrait que le potentiel économique de la ville s’était rapidement reconstitué.

Parallèlement, Troyes était devenu un immense chantier religieux. Les travaux de la cathédrale reprirent vers 1452 et de façon plus importante à, partir des années 1480. Ils se poursuivirent pendant tout un siècle. Entre 1476 et 1481, les Cordeliers entreprenaient la construction de leur remarquable chapelle de la Passion ; au cours de la première moitié du XVIe siècle, ils faisaient rebâtir le cloître.  Toutes les églises de la ville furent l’objet d’importants travaux, en particulier Saint-Jean, Saint-Nicolas et Saint-Pantaléon, ruinées par l’incendie de 1524.

  • 1450 : reprise des travaux de la cathédrale ; ils se poursuivent pendant tout le XVIe siècle
  • 1476-1481: édification de la chapelle de la Passion au couvent des Cordeliers
  • Fin XVe et début XVIe : travaux d’agrandissement à l’église Saint-Jean ; 1524 : l’église Saint-Jean est détruite par le grand Incendie; elle est reconstruite au cours de ce siècle
  • Vers 1500 : début de la reconstruction de Saint-Nizier; elle se poursuit pendant tout le XVIe siècle
  • 1500 : début de la reconstruction du chœur de Sainte-Madeleine, puis en 1535 de la tour
  • Fin XVe : début de la reconstruction de Saint-Nicolas - 1524 : le grand incendie détruit Saint-Nicolas. La reconstruction commence en 1526
  • 1517 : début de la reconstruction de Saint-Pantaléon ; 1524 : le grand incendie détruit le chantier ; la reconstruction doit reprendre

Tous ces chantiers allaient entretenir et dynamiser une population importante vivant des métiers de la construction et de la création artistique, création qui ne pouvait se faire sans le retour d’une certaine prospérité. 



[1] Bourquin Laurent, Noblesse seconde et pouvoir en Champagne aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994, p.16.
[2] Michel Belotte, La région de Bar-sur-Seine à la fin du Moyen-Âge, du début du XIIIe siècle au milieu du XVIe siècle. Étude économique et sociale, thèse, université de Dijon, 1973, p. 250-251.
[3] Belotte, 1973, p.262.
[4] Turquois Michel, "En marge de l'inventaire après décès de Symon de Sens", Le Beau XVIe siècle, Troyes, 1989, p.87.
[5] LEROY Pierre-E., Histoire économique et sociale des églises de la Champagne Méridionale à la fin du Moyen-âge et au début des Temps Modernes, D.E.S.S, Travail dactylographié, [s.d.s.l.]  ; Beau Marguerite, Essai sur l'architecture religieuse de la Champagne méridionale hors Troyes, Troyes, 1991, p. 78-79.
[6] Arch. dép. Aube, 22 H 149*, f° 9 r°.
[7] Arch. dép. Aube, 22 H 149*, f° 229 v°.

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