jeudi 3 mai 2018

Entre Moyen-Âge et Renaissance : le "grand remplacement" nobiliaire en Champagne méridionale

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Extrait revu et corrigé de la conférence « Le Beau XVIe siècle à Troyes et en Champagne méridionale. La  renaissance d’un pays » donnée le 9 novembre 2010 à la DRAC de Châlons-en-Champagne.

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   Vers 1200, Michel Belotte comptait pour le comté de Bar-sur-Seine un seigneur par village sauf ceux tenus par des seigneuries ecclésiastiques : sur 117 villages des confins burgondo-champenois qui faisaient l’objet de l’enquête il recensait une soixantaine de familles nobles (certaines se divisant en plusieurs branches : Chappes, Chacenay…).

   Au début du XIVe, il ne subsistait que vingt-cinq de ces familles et en 1400 plus que cinq. Seule la famille de Ville-sur-Arce parvenait de façon certaine à dépasser le seuil des années 1500. Les anciennes lignées s’étaient effacées au cours de ces trois siècles ; guerres et épidémies avaient eu raison de la majeure partie de ces familles.

    Cet effacement fut aussi le fait de leur ruine et de la vente de nombreuses seigneuries à des familles étrangères à la région, en particulier à des Bourguignons, ou le mariage de la dernière héritière avec un de ces seigneurs. Ainsi la famille de Chappes disparut vers 1376 ; Marguerite de Chappes, dernière héritière, s'était mariée à Pierre de Montagu, sire de Mâlain, chambellan du roi de France et du duc de Bourgogne. Ils vendirent vers 1396 à un autre bourguignon la seigneurie de Chappes :  Pierre d’Aumont, premier chambellan du duc Philippe le Hardi. 

Château de Chappes d'après Claude de Chastillon
   Erard Ier acheta la seigneurie de Polisy en 1321, qu'il laissa à son frère Jean. La famille poursuivit rapidement son expansion en Champagne méridionale.
   Jean de Blaisy, chevalier et chambellan du duc de Bourgogne acheta en 1391 d’Isabelle de Saint-Phal la terre de Villiers le Bois et ses biens à Etourvy. 
  A Chacenay, Aimé de Choiseul, conseiller et chambellan du duc Jean Sans Peur, épousa l’héritière, Claude de Grancey au début du XVe siècle ; celle-ci, en premières noces avait épousé Pierre d'Aumont, oncle de Jacques d'Aumont, sire de Chappes.  

Château de Chacenay, les Tours Sainte-Parise, porte méridionale de l'enceinte.  
   Des héritières de familles ruinées avaient même pu épouser des roturiers ; ainsi  Jean Pate de Vougrey vendit une partie des terres de sa femme, de noble naissance. 
   D’autres lignées anciennes, sans complètement disparaître s’effacèrent sans que l’on ne sache ce qu’elles devinrent. Ainsi se substituaient à elles de nouvelles lignées seigneuriales. 
   On assista à une véritable colonisation bourguignonne, sous la protection des ducs. 
   Les ducs de Bourgogne installèrent des capitaines dans les principales places fortes de la région :
   - Jean de Dinteville à Bar-sur-Seine ;
   - Jacques d’Aumont, chambellan, à Chappes ;
   - La famille de Monstier prit en leur nom la défense de Chaource.
  
   D’autre part s’installèrent des familles venant de Lorraine ou du Nord : 
   - Les Créqui, famille d’origine Picarde s’implantèrent aux Riceys ;
   - Les Lenoncourt, branche cadette d’un des quatre « grands chevaux » de Lorraine, s’installèrent à Marolles-les-Bailly par détournement d’héritage. Solidement installée dans cette région, la famille donna quatre baillis à Bar-sur-Seine. La branche aînée donna de puissants ecclésiastiques dont deux cardinaux et un archevêque de Reims, Robert de Lenoncourt, qui couronna François Ier en 1515. 

Robert de Lenoncourt dans la tapisserie de la Présentation de la Vierge.
Il fut un grand mécène : il fit réédifier le portail de la basilique Saint-Remi ainsi que le tombeau du saint et la dota d'une série de tapisseries représentant la vie du saint. 
   A la disparition de Charles le Téméraire, ces nouvelles familles qui s’étaient rapidement et solidement implantées allaient rallier la cause royale et bénéficier de ses faveurs. Ainsi les Lenoncourt dans la région de Bar-sur-Seine, et plus encore celle des Dinteville. Jean III avait été bailli de Bar et de Troyes pour le duc de Bourgogne et le roi d’Angleterre ; son fils Claude exerça la même charge à Bar-sur-Seine. Il avait été surintendant des finances du duc de Bourgogne, conseiller et chambellan de Philippe Le Bon puis de Charles le Téméraire. Mort devant Nancy en 1477 aux côtés de ce dernier, il eut quatorze enfants. 
    Ralliés au roi de France, Louis XI, certains de ses fils auront ses faveurs : 
    -  Jacques, seigneur des Chesnets, Commarin, comte usufruitier et bailli de Bar-sur-Seine, capitaine de Beaune ;
   - Guillaume devint abbé de Montiéramey, siège repris ensuite par son cousin, Joachim puis son frère François, évêque d’Auxerre (1514-1530).
   - Gaucher Ier, seigneur de Dinteville, des Chesnets, de Polisy, Foolz, Bourguignons, Thennelières, Laubressel, Vanlay, Vallières, connu la plus belle ascension. Avec Philibert de Choiseul, il avait été un des rares nobles champenois à accompagner le roi en Italie. Entré très jeune au service de Louis XI puis à celui de François Ier, il avait cumulé de nombreuses charges tant en Champagne qu’à la Cour ; il y avait été le gouverneur du Dauphin François. Ses fils poursuivirent cette ascension familiale : 
   - François II, abbé de Montiéramey et Montier-la-Celle,ambassadeur de François Ier à Rome (1531-1532) et évêque d'Auxerre (1530-1554). 
   - Jean IV de Dinteville de 1522 à 1554, devint gouverneur de Charles duc d’Orléans ; il fut nommé ambassadeur en Angleterre en 1531, mort à Polisy en 1555 ; il était bailli de Troyes. C’est lui qui fit venir le Primatice et Dominique Florentin à Polisy pour l’édification de son château, écrin pour le célèbre tableau qu'il commanda à Hans Holbein.

Les Ambassadeurs de Hans Holbein le Jeune, 1533
double portrait de Jean de Dinteville et Georges de Selve
Londres, National Gallery 
   - Guillaume fut gentilhomme de la Chambre du roi, capitaine de Langres, gouverneur du Bassigny et bailli de Troyes ; 
  - Gaucher II, seigneur de Vanlay, de Vallières, Bourguignons, Laubressel fut capitaine de Bar-sur-Seine, gentilhomme de la Chambre du duc d'Orléans. En 1538, il s'exila en disgrâce à Venise. Il épousa en 1544 Louise de Coligny.

  Toutes ces familles nobles deviendront d’importants mécènes à la fin du XVe siècle et au cours du XVIe, comme par exemple :
   - Les de Monstier auxquels nous pouvons associer la mise au tombeau de Chaource : la chapelle sépulcrale de deux donateurs, Nicolas de Monstier, capitaine de Chaource, et Jacqueline de Laignes, sa femme qui se sont fait représenter priant.

Nicolas de Monstier et Jacqueline de Laignes
Chapelle du Sépulcre, église de Chaource
  - La famille de Dinteville, protectrice et mécène d'artistes, dont Dominique Florentin ou le sculpteur barséquanais Claude Bornot.

   Ces familles ont joué un rôle important dans le mécénat et la diffusion de l’art de la renaissance en Champagne méridionale.


Sources et bibliographie : 
  • Michel Belotte, La région de Bar-sur-Seine à la fin du Moyen-Âge, du début du XIIIe siècle au milieu du XVIe siècle. Étude économique et sociale, thèse, université de Dijon, 1973.
  • Laurent Bourquin, Noblesse seconde et pouvoir en Champagne aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Publications de la Sorbonne, 1994.

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