mercredi 17 novembre 2010

Les œuvres de Champagne méridionale à l'exposition "France 1500, entre Moyen-Âge et Renaissance".

  Cinq œuvres de Champagne méridionale sont actuellement présentées à Paris, à l'exposition "France 1500, entre Moyen-Âge et Renaissance", qui se tient aux Galeries Nationales du Grand Palais du 6 octobre 2010 au 10 janvier 2011. Elle sera ensuite présentée à l’Art Institute of Chicago, du 26 février au 29 mai 2011. Cette exposition organisée par la Réunion des Musées Nationaux et l’Art Institute of Chicago, réalisée avec la collaboration du musée du Louvre, du musée de Clunymusée national du Moyen Age et du musée national de la Renaissance, château d’Ecouen, avec le concours exceptionnel de la Bibliothèque nationale de France.
À travers plus de 200 œuvres magistrales et grâce à des études récentes, l’exposition permet donc de brosser un tableau plus juste de ce moment où la France se trouve à la croisée de nombreux chemins, tout en interrogeant les notions de tradition et de mouvement, de continuité et de rupture.

 Deux œuvres sculptées attribuées au "Maître de Chaource" sont présentes dans cette exposition, la Sainte Marthe de Sainte-Madeleine de Troyes, sur laquelle je ne reviendrais pas (voir ici : la sainte Marthe) et la Vierge de Pitié de Bayel.

La Vierge de Pitié de Bayel


Une troisième sculpture provient de la collégiale de Mussy-sur-Seine, le Christ de Pitié. Il porte la date de 1509.

Le Christ de Pitié de Mussy-sur-Seine

Deux panneaux du vitrail très original des "Triomphes de Pétrarque" de l'église d'Ervy-le-Châtel, datant de 1502, ceux du "Triomphe de la Chasteté" et de le "Tromphe de la Mort" illustrent le thème et variation de la partie "Permanence et renouvellement de l'iconographie" :  "Gloire et Folie. Des dieux, des jeux et des hommes". 

Enfin, les émaux représentant Huit scènes de la vie de saint Loup qui provenaient de la chasse de saint Loup et déposés aujourd'hui au trésor de la cathédrale de Troyes, sont présentées dans la partie "émaux peints". Cette chasse avait été commandée par Nicolas Forjot, abbé de Saint-Loup, et consacrée en 1505.

vendredi 9 juillet 2010

Le double encorbellement en Champagne méridionale

 L’encorbellement est une construction en saillie du plan vertical d’un mur, sur le prolongement des solives du plancher intérieur ou des sommiers. À Troyes, il était couramment admis que le double encorbellement était une technique de construction qui permettait d'identifier des maisons qui préexistaient au grand incendie de 1524.

 La maison en encorbellement s’est développée à partir du XIVe siècle. On a souvent expliqué le développement de l’encorbellement pour des avantages en matière d'occupation du terrain et de gain d'espace au sol qu'il pouvait procurer ; il est aussi souvent avancé qu'il se serait développé pour des raisons fiscales, permettant de gagner de la surface tout en gardant la même taxe, celle-ci prélevée sur la surface au sol. 

 Or l'encorbellement se développe aux XIVe et surtout XVe siècle, à une période de l’histoire où les pressions démographiques dans les villes et, par conséquent, la pression fiscale, deviennent moins importantes. Pestes, guerres et famines avaient provoqué une forte baisse de la démographie et vidé les villes de la région. L'exemple de Bar-sur-Seine (étudié par Michel Belotte dans sa thèse La région de Bar-sur-Seine à la fin du Moyen-âge, du début du XIIIe siècle au milieu du XVIe siècle, 1973) est particulièrement révélateur. Entièrement ruinée en 1475, la nécessité de reconstruire et de remettre en valeur les parcelles dévastées de la ville favorisait un réaccensement plus faible pour le repreneur. La misère de la population avait abouti à de nouveaux accensements afin de favoriser la reconstruction.  Aussi, l'exemple de Bar-sur-Seine montre bien que le développement de la construction en encorbellement n'est pas le résultat d'une pression fiscale plus forte, bien au contraire.

 S’il est des raisons qu’il faudrait sans doute retenir c’est d’une part que l'encorbellement protège du ruissellement des eaux de pluie le ou les niveaux inférieurs de la façade, cause principale de la dégradation du bois et du torchis. Le double encorbellement résultait sans doute de cette recherche pour augmenter la protection de la façade. L'étage supérieur était bien protégé par un imposant pignon avec ferme d'avant-toit, les étages suivants par les deux encorbellements successifs.

 D’autre part, les pièces de bois de longue et large section seraient devenues plus rares à la fin du XIIIe siècle. L'expansion agricole qu'a connu l'Occident entre le Xe et le XIIIe siècle s'est traduite par les "Grands défrichements". La haute futaie serait devenue plus rare au terme de cette période. Dans les constructions à bois longs, les pièces de bois, montants de la structure, sont continues du sol à la toiture ; dans les structures à bois courts, elles font la hauteur d’un étage.  La technique de construction en bois longs limitait aussi la hauteur des maisons à la longueur des pièces de bois, contrairement aux bois courts qui permettaient une meilleure superposition des étages : la hauteur de la maison n'était plus limitée par celle des pièces de bois.  

  Par ailleurs, la mise en œuvre des bois longs était techniquement plus difficile, en particuliers pour les pièces de bois d’angle, de très forte section et très lourdes.

  Enfin, il semblerait qu'à partir de cette époque, le sciage va remplacer l'ancienne technique de débitage des pièces de bois, l'équarrissage. Le sciage permettait une exploitation plus rationnelle de la bille de bois, réduisant les déchets.



 A Troyes, il ne subsiste plus qu’une seule maison à double encorbellement du XVIe siècle, au n°50 de la rue Kléber (ci-dessus), restaurée par le Me Charpentier Jean-Louis Valentin.


 Ce dernier a créé une nouvelle façade à double encorbellement pour la rénovation d’une maison place du Marché au Pain (ci-dessus). Un tel double encorbellement quartier Saint-Jean n’est pas incongru. Il en existait encore au XIXe siècle dans un îlot très proche de la place du Marché au Pain, sur l’ancienne place de la Charbonnerie, aujourd’hui disparue. 


Place de la Charbonnerie, fusain (musée de Troyes)

 La connaissance de l’existence de cette maison à double encorbellement place de la Charbonnerie, attestée par plusieurs documents, permet de remettre en cause le fait que les maisons à double encorbellement dateraient des XIVe et XVe siècle et qu’au XVIe siècle, en particulier après le grand incendie de 1524 qui réduisit en cendres un quart de la ville, on ne ferait plus que des maisons à un seul encorbellement. Cependant, cette maison de la place de la Charbonnerie est placée au cœur du secteur qui fut ravagé par l’incendie ; par conséquent, elle était postérieure à 1524, à moins que par miracle, elle ait subsisté à l'incendie.


 L’exemple Barséquanais vient apporter de nouveaux arguments en ce sens. En 1475, alors aux mains des Bourguignons, la ville fut, selon les chroniqueurs de l’époque, entièrement détruite par les troupes royales. Il existe un certain nombre de maisons à double encorbellement à Bar-sur-Seine. Seraient-elles des reliques de la ville d’avant sa destruction, ou des reconstructions de la fin du XVe siècle ? Or il se trouve que l’une d’elle est datée de la fin du XVIe siècle (années 1580).


 Chaource est aussi une petite ville où l’on trouve des maisons à double encorbellement. Ce double encorbellement peut s’expliquer par le fait que le premier encorbellement vient en aplomb au-dessus des "allours", galeries couvertes placées sous le premier étage.





jeudi 17 juin 2010

Sainte Marthe de l'église Sainte-Madeleine de Troyes, œuvre du Maître de Chaource



    La question fait débat depuis la fin du XVIIIe siècle. Les commentaires les plus récents et les plus nombreux y voient Sainte-Marthe. Véronique Boucherat, dans le catalogue de l'exposition Le Beau XVIe siècle. Chefs d'œuvre de la sculpture en Champagne (Hazan, 2009, p.165), dans son article sur le Maître de Chaource, identifie bien cette sainte. À contre-courant, suivant Charles Fichot et le chanoine dijonnais Morillot, Jean-Luc Liez y voit Marie-Madeleine portant un encensoir (Fraises, pourpoints, vertugadins et escoffions. Le costume du XVIe siècle dans la sculpture champenoise. Livret du Visiteur, p.11). Ses principaux arguments sont que l'on aurait mal identifié sur cette sculpture un certain nombre d’attributs.


Le seau d'eau bénite portant les traces de la croix disparue

    Le vase qu'elle tient ne serait pas un seau d'eau bénite mais un vase de braises "semblable aux couvets utilisés par tant de Troyennes à cette époque", sur lesquelles la sainte égrainerait l'encens à l'aide d'un bâtonnet. J'avoue ignorer ce qui fait dire que les Troyennes étaient si nombreuses à avoir un couvet semblable. 

Qu'est-ce qui a permis à Charles Fichot d'affirmer une telle chose ? Des représentations de Troyennes portant un tel couvet, dans l’art de l’époque, seraient-elles si nombreuses ?

    Rien ne permet, non plus, d'affirmer qu'elle tienne un bâtonnet entre les doigts de sa main gauche avec lequel elle égrainerait de l’encens. Il est difficile d’imaginer un tel geste, il serait incohérent, la sainte portant par l'anse passée au poignet gauche le couvet et de la même main le bâtonnet pour égrainer l'encens. Auquel cas : où tiendrait-elle l'encens, puisque la main droite tient fermement un autre objet, un objet cylindrique ne ressemble en rien à de l’encens, conditionné en grains de résine. Bref, une telle affirmation ne tient pas face à une simple analyse critique.

    Suivant le chanoine Morillot, Jean-Luc Liez pense que la sainte aurait sur la main gauche une mitaine qui la protégerait de la chaleur du vase à braise. Cependant, des photos prises en gros plan de la main gauche sous divers angles permettent non pas d'identifier une mitaine mais bien quelque chose de plus étroit et épais, une sangle ou courroie. Par ailleurs, la courroie ne couvrant que sur une étroite largeur la main, celle-ci ne peut être quelque chose destiné à la protéger de la chaleur des braises. Un trou est visible dans la courroie ; s'agirait-il du trou de l'aiguille de la boucle de la ceinture de la sainte ? Cette courroie fait le tour de la main et vient repasser par dessous le pouce. De plus, pourquoi porter une mitaine pour se protéger de la chaleur alors qu'elle ne tient pas à la main l'ance du vase à braise mais que celle-ci est portée par le poignet de la sainte. Ainsi, plus qu’une mitaine, qui serait de fait fort étrange, elle semble bien tenir fermement une sangle de sa main gauche.



Détail de la main gauche de sainte Marthe

    En fait, une telle attribution pose beaucoup plus de questions et de problèmes qu'elle n’apporte de résolution incontestable. Par ailleurs, l'auteur se détache fort du texte de celui dont il prétend, pourtant, suivre les arguments irréfutables. Charles Fichot décrit le geste de la sorte : "Une chaufferette, dont l'anse est passée dans le poignet du bras gauche, contient des charbons ardents ; de ses deux mains, Madeleine brise un petit bâton aromatique, dont les esquilles, en tombant sur le feu, doivent répandre dans la grotte une odeur agréable et pénétrante" (Charles Fichot, Statistiques monumentales du département de l'Aube, 1900, t.IV, p.211). Bâton aux aromates qu'elle briserait ou bâton pour égrainer l'encens ? J'avoue que Jean-Luc Liez tout en donnant les références des ouvrages desquels il est sensé puiser ses arguments utilise ceux-ci avec fort grande légèreté et liberté d'interprétation. Par ailleurs, si comme le dit Fichot c'est un vase de braise qu'elle porte, cette représentation s'éloignerait des Écritures car la Madeleine qui se rend au tombeau tenait un vase à onguent.

    Il existe un autre détail important que le chanoine Morillot comme Jean-Luc Liez ont ignoré ou n'ont pas vu, et pourtant sur lequel s’est attardé l’abbé Nioré ("La statue de sainte Marthe dans l'église Sainte-Madeleine de Troyes", Mémoires de la Société académique de l'Aube, année 1904, p.250-283), article rédigé en réponse de celui du chanoine Morillot. La sainte tient bien fermement quelque chose dans la main gauche. Aujourd'hui, l'objet a disparu mais a laissé le trou dans lequel il devait être glissé et que l'on distingue bien lorsque l'on se place juste en-dessous de cette main. Cet objet devait se prolonger vers le bas ; une entaille sculptée est visible sur le seau dans l'axe de ce trou. Quel objet devait bien tenir ainsi la sainte ? S'il s'agissait d'une croix, on pourrait alors incontestablement identifier sainte Marthe, la croix étant l'un de ses attributs.


Gros plan sur l'emplacement de la croix

    Cette légèreté de l'argumentation de notre auteur se retrouve dans la récusation qu'il fait de la longue démonstration de Charles Nioré. Ce dernier ne s'appuierait, en particulier, que "sur le nom inscrit sur le socle mentionnant Marthe, sans s'interroger sur un possible repeint postérieur au XVIe"... "Possible repeint" : voilà donc une belle preuve d'incertitude, ignorant totalement toutes les pages solidement critiques de l'abbé Nioré, et fort convaincantes lorsqu'il révèle les erreurs grossières commises par Morillot. 

    Jean-Luc Liez en vient ensuite à une hypothèse fort hardie : "la statue devait appartenir à une Mise au tombeau non localisée à ce jour", affirmation fort hasardeuse appuyée de quelques mentions anciennes qui ne sont en aucun cas des preuves, juste des éléments éparses et relativement fragiles, assemblés pour étayer l’hypothèse. Un regard un peu plus attentif posé sur cette statue permet de se rendre clairement compte que celle-ci n'a pas été conçue pour appartenir à un groupe sculpté et en tout état de cause une mise au tombeau. Si véritablement elle devait figurer dans une telle mise en scène, le bas de sa robe aurait été caché par le tombeau et n'aurait pas été sculpté avec autant de précision et de qualité. Il suffit d'aller vérifier à Chaource. Et que dire alors de la précision de son pied et de la sandale ? Il est indéniable qu'elle a été sculptée comme une statue indépendante et n'appartenant pas à un groupe. Il s’agit même d’une ronde-bosse, les plis du manteau dans le dos sont particulièrement soignés. Enfin, dans tout le corpus des mises au tombeau ou des représentations de la sainte à cette époque et dans la région, jamais Marie-Madeleine n'est représentée portant un vase à braises égrainant l'encens ou rompant un bâton aromatique, mais avec un vase aux onguents duquel souvent elle ouvre le couvercle. Ce qui est beaucoup plus conforme, d’ailleurs, aux Écritures à une époque où l'on y est très attentif.


Sainte Marthe de profil

       Je me tiendrai donc à voir en cette statue sainte Marthe.

   La légende raconte que Marthe, Marie-Madeleine, Lazare et d'autres saints, jetés par des Juifs en Palestine dans un bateau sans voile ni rame, auraient accosté en Camargue vers l'an 48. Marthe remonta le Rhône et arriva à Tarascon où sévissait un monstre : la Tarasque. Elle dompta la bête brandissant la Croix et l’aspergeant d’eau bénite, lui passa sa ceinture au cou et la ramena au village.

  Cette sculpture est reconnue comme étant l’un des plus grands chefs d’œuvres de la sculpture Troyenne du début du XVIe siècle, au point d'être une œuvre de référence, celle de « l'atelier de la sainte Marthe », identifié par ailleurs comme étant aussi celui qui réalisa la Mise au Tombeau du Sépulcre de Chaource, et appelé plus couramment aujourd'hui « atelier du maître de Chaource ». Pourtant, Charles Fichot, auteur ayant la préférence de Jean-Luc Liez, l'attribuait sans trop d'hésitation à François Gentil. Dans le premier cas, cette œuvre serait alors de la première moitié du XVIe siècle ; dans le deuxième cas de la seconde moitié. 

  Le corps de la sainte est entièrement enveloppé par le manteau à capuchon qui tombe jusqu’au sol. D’un pli de l’étoffe formé au contact du sol émerge un pied dans une sandale. Le manteau est maintenu sur les épaules par une bride semblable à celle de la Vierge de Chaource. Sous le capuchon, elle porte un bonnet, attaché sous le menton par deux brides, mis par-dessus un voile. Ainsi son visage semble encadré d’un triple voile. Autres traits similaires aux Saintes Femmes du Sépulcre de Chaource, le visage : de forme plutôt triangulaire, aux traits réguliers, les paupières baissées, les arcades légèrement relevées et le nez à arêtes droites, une bouche fine et un menton court. Les visages sont très proches et paraissant sortir du même ciseau.



Sainte Marthe de Sainte-Madeleine de Troyes et la Vierge du Sépulcre de Chaource

   Sous son manteau, elle porte une robe à larges manches serrées aux poignets ; serrée au col, elle forme sur la poitrine un éventail de petites fronces. Malgré la simplicité du vêtement, elle exprime une certaine noblesse et gravité. La polychromie renforce cette impression - mais est-elle d'origine ? Lorsque que l’on se place dans l’axe de son regard, on sent en elle la détermination et la force de la Foi. Elle tiendrait donc de la main droite l’aspersoir dont elle vient de se servir ou qu’elle s’apprête à utiliser et de la main gauche la croix et la courroie de sa ceinture, l’anse du seau d’eau bénite passée à ce poignet.


   Reste à savoir quel moment précis est représenté. Tient-elle déjà attachée à sa ceinture la Tarasque qu’elle vient de dompter ? Observe-t-elle l'accomplissement du miracle, alors qu’elle vient d’asperger la bête, attendant de lui passer sa ceinture autour du coup ? Cette seconde solution permettrait d’expliquer l’absence de la bête qui, dans le corpus, est presque toujours représentée au pied de la sainte et dont aucune trace ici ne subsiste, à moins qu’elle ait été sculptée détachée de la sainte mais, dans un tel cas, l’équilibre de cette sculpture en ronde-bosse en serait modifié.

Au regard des dernières recherches et publications, le "Maître de Chaource" serait Jacques Bachot
Julien Marasi, Le Maître de Chaource, découverte d'une identité. Catalogue raisonnéPréface Geneviève Bresc-Bautier, Troyes, Commune de Chaource et Centre troyen de recherche et d'études Pierre et Nicolas Pithou, 2015, ISBN 978-2-907894-62-3
Le sépulcre de Chaource. Une œuvre, un maître, actes du colloque tenu à Chaource les 26 et 27 juin 2015 « Le Sépulcre de Chaource et son maître : 500 ans d’éternité », Éditions Faton, Dijon, 2021 (ISBN : 978-2-87844-286-1)


Sainte Marthe semblant contempler l'action de l'eau bénite sur la Tarasque

samedi 12 juin 2010

Le Jubé de Sainte-Madeleine de Troyes

 

 Jean Gailde, ou Guailde, maître-maçon, fut le maître d’œuvre du jubé de l’église Sainte-Madeleine de Troyes. Commencé en 1508, l’Évangile est lue depuis la tribune la veille de Noël 1512 ; il est officiellement inauguré le jour de Noël 1517.

  Le jubé de Sainte-Madeleine est un chef d’œuvre de l’Art flamboyant. Il est formé trois arches de taille égale formant comme un pont aérien entre deux piliers massifs, masqués à l’intérieur de deux fausses tentures sculptées et peintes d’étoiles d’or sur fond vert. Les trois arcades sont ornées de festons trilobés se terminant en fruit d’arum.

  Un jubé est un édifice de pierre ou de bois construit entre le chœur et la nef d’une église. Il tient son nom du premier mot de la formule latine « jube, domine, benedicere » (« daigne, Seigneur, me bénir ») qu'employait le lecteur avant les leçons de Matines.

  Le jubé se compose de trois éléments : la tribune (le jubé proprement dit), la clôture (dite « chancel ») et le groupe sculpté de la crucifixion.
    - De la tribune on lisait l'Évangile et on prêchait. On y installait aussi les chœurs ; un orgue portatif pouvait y être installé.
    - La clôture, ou chancel, avait pour fonction d'isoler le chœur, réservé aux membres du clergé, des fidèles qui, du fait de sa présence voyaient peu ou pas du tout le maître-autel et par conséquent leur masquait le mystère de la consécration du pain et du vin
    - La crucifixion surmonte la tribune dont elle est l'ornement principal, tourné vers les fidèles.

    Au centre, les voûtes retombent portées par deux clefs pendantes semblant les suspendre dans le vide, et s’ancre aux extrémités sur les piliers.


Une clef pendante du jubé.

  Les arcades sont encadrées de quatre dais flamboyants au-dessus de niches vides qui devaient être occupées par des statues posées sur des culots. Les dais se prolongent sur les piliers au niveau de l’architrave et de la balustrade par d’autres dais et des motifs flamboyants.

  Côté chœur, des écus sont placés au-dessus des arcades. 
Celui du centre porte les initiales « SM », pour Sainte Madeleine ; de chaque côté, figurent les armes de France surmontées d’une couronne. 
 Le dessous du jubé est constitué de petites voûtes à trois ogives séparées par des clefs pendantes.
  Le jubé est couronné d’une corniche ornée de feuillages, surmontée d’une balustrade à fleurs de lys et à mouchettes, ajour au tracé asymétrique évoquant une flamme.

  La balustrade supporte un ensemble de statues : au centre le Christ en croix en bois, à gauche Jean l’Évangéliste et à droite Marie.


Christ en Croix du Jubé de la Madeleine de Troyes.


Vierge au calvaire du jubé.

  Au-dessus de chaque arcade, des cadres en forme de pentagone aux bords concaves contiennent des quadrilobes dans lesquels ont été sculptés des personnages. Dans celui du centre, Jésus Christ est représenté tourné vers le quadrilobe de gauche où deux femmes l’écoutent assises. Dans le dernier quadrilobe, deux hommes sont représentés dans la même attitude que les femmes. Les sculptures auraient été mutilées à la Révolution française et les têtes ont été refaites en plâtre, ce qui ne permet pas d’apprécier la qualité du travail de Nicolas Halins dit le Flamand, auteur de ces sculptures, les « les trois ymages en rondeaulx » qu’il réalisa en 1513. 


Dans le pentagone aux côtés concaves : un relief de Nicolas Halins.

   Pierre-Yves Le Pogam (musée du Louvre) donne une nouvelle interprétation à cet ensemble sculpté, au regard d’un passage dans les Évangiles de saint Luc (10, 38-42) et de saint Jean (12, 1-8). Il pourrait représenter le Christ demandant l’hospitalité à Marthe et Marie-Madeleine, deux sœurs. Les hommes, dans le quadrilobe de droite pourraient être Lazare et un apôtre, attendant le repas. Marthe préparerait le repas et Marie, écouterait le Christ, opposant vie active et vie contemplative. Cette interprétation est liée au vocable de l’église (Marie-Madeleine) ; par ailleurs, sur le pilier de droite qui fait face au jubé est placée la statue de sainte Marthe, rappelant ce lien avec Marie-Madeleine.


Le jubé côté chœur.